| Entretien
de Poelevoorde par Fabienne Bradfer
A la fois ordinaire et inquiétant dans la peau d'un vétérinaire
de province qui ne sait pas aimer, l'acteur belge dont on connaissait
déjà le potentiel intime grâce à Benoît
Mariage (Les convoyeurs attendent), qu'il retrouve cet automne,
a bien fait de se laisser faire. Il confirme une fois de plus qu'il
est un acteur, un vrai, et que ses capacités sont énormes.
On devrait encore en avoir d'autres preuves avec les sorties prochaines
de Selon "Charlie", de Nicole Garcia, et "Du jour
au lendemain", de Philippe Le Guay. Rencontre dans son fief
namurois.
Avez-vous enfin vu Entre ses mains ?
Il y a trois jours, en Espagne, et ce fut dur, très dur
! Car j'avais l'impression de me voir pour la première fois.
J'ai été troublé car il y a des parts de moi
dans ce film. En même temps, je me dis : " C'est ça
l'image que je donne de moi ? Elle est super déprimante.
" Je ne me rendais pas compte car je joue à l'instinct.
Jouer est un acte bizarre. Dans les comédies, je vérifie
sur le combo l'impact de la scène. Je dose une grimace, un
geste. Ici, obligé par Anne Fontaine, j'ai dû lâcher
prise. Ce qu'Anne voulait : que je me laisse faire. Comme lorsqu'une
femme vous fait l'amour. Moi, j'essaie toujours de comprendre le
pourquoi du comment. Grossière erreur ! Il faut lâcher
prise. J'ai appris. Appris à faire confiance aux autres.
Ce film reste dur même dans le souvenir. Vous savez à
quel point j'ai freiné pendant des mois pour ne pas faire
ce film. J'ai finalement cédé parce que je commençais
à m'ennuyer. Je le dis haut et fort à tous les parents
: " Laissez vos enfants s'ennuyer, c'est là qu'ils
vont inventer. ". Je suis parti en vacances chez ma belle-mère.
J'ai relu une troisième fois le scénario d'Anne Fontaine.
J'étais avec un copain, celui qui a écrit "
Les portes de la gloire " et les Manatane avec moi, et il
ne comprenait pas mon refus. Il m'a dit : " Tu aimes le scénario,
tu aimes le personnage et tu n'es pas plus laid qu'un autre alors...
". J'ai finalement téléphoné à
Anne.
Quelle fut la part d'angoisse sur ce
tournage ?
Angoisse perpétuelle. Contrairement à ce qu'on pense,
je n'ai pas confiance en moi. J'arrêtais les prises car je
n'y croyais pas. Heureusement, il y avait Anne Fontaine et Isabelle
Carré. Anne nous avait préservés d'une rencontre
préalable pour qu'on garde la pudeur. On a tourné
dans l'ordre chronologique avec cette timidité des gens qui
se rencontrent. On était sincères. Mais Isabelle a
très bien compris que je ne lâcherais pas prise facilement.
Donc, elle m'a pris dans ses mains, elle m'a soutenu durant tout
le film et, si on regarde bien ses regards, on sent qu'elle est
inquiète pour moi, ce qui donne un plus au film.
Comment vous sentez-vous d'avoir dépassé
ces peurs ?
Cela ne m'a donné qu'une envie : écrire. Me mettre
ainsi à nu. Avoir enfin confiance en des choses que je n'aurais
jamais osées. J'ai refusé une nouvelle fois un film
de Resnais pour ça. Je veux m'investir pour moi. Réécrire
autrement mon scénario sur la paresse. J'y vais. Je vais
aller de plus en plus dans l'intime. Plus on vieillit, plus on est
conscient de soi, plus on se fragilise, non ?
En filmant les presque rien des personnages,
Anne Fontaine fait une belle mise à nu des acteurs. En aviez-vous
conscience ?
Non et heureusement. C'est sans doute pour cela qu'elle m'a interdit
de me voir après les prises. Elle savait que je me braquerais
encore plus de me voir ainsi. En fait, pour moi, filmer ce qui nous
échappe me paraissait du blabla de réalisateur. Je
suis très réfractaire à ça. Avec Nicole
Garcia, pareil. Avec sa voix douce, elle me disait de lui faire
confiance et moi, je voulais savoir où j'allais. Je me trompais.
J'ai bien fait de me laisser faire.
Vous vous sentez enfin acteur ?
Je le sens depuis " Podium " car là aussi, j'ai
fait un gros travail. J'ai une scène avec Zabou dans "
Narco " à laquelle je ne croyais pas et qui m'a finalement
convaincu aussi dans la voie de l'intime. Cela m'a permis d'aller
vers Anne Fontaine. Je le dis enfin à voix haute, je l'accepte
: je suis acteur.
Et vos réticences à l'égard
des scènes intimes ?
C'est de la timidité. Je suis très pudique là-dessus
même dans ma vie privée, alors le faire devant des
millions de gens. Je suis très premier degré sur un
plateau. J'avais appelé la scène finale où
j'embrasse Isabelle Carré, le sommet de la montagne. Tuer
n'est pas difficile à jouer, mais s'aimer dans la dernière
minute... Finalement, cela s'est passé tout simplement car
on avait mis tellement d'enjeux pendant deux mois. J'aime beaucoup
le couple que je forme avec Isabelle. Je garderai l'affiche et la
photo du plan final comme le souvenir d'une belle histoire d'amour
de cinéma. C'est la première fois que cela m'arrive.
Finalement, vous vous dévoilez
entre les mains des femmes...
Les femmes arrivent à leurs fins de manière beaucoup
plus intelligente. Elles savent vous prendre en oblique. Sur un
plateau, elles peuvent être tour à tour ton amie, ta
maîtresse, ta femme, ta maman pour obtenir ce qu'elles veulent.
Et tu te laisses avoir. Et c'est très bien. Avec "
Entre ses mains ", j'ai appris pas mal sur moi. Je construis
des barrages sur mes rivières. Anne Fontaine m'a décoincé.
Elle m'a appris à ne plus arrêter mon eau.
Film thérapie alors ?
Absolument. J'ai appris sur moi, sur mon rapport au cinéma,
aux gens. Je me sens mieux dans ma tête aujourd'hui qu'avant
et je fais davantage confiance.
Comment situer le tournage du prochain Astérix au printemps
2006, dans tout ça ?
Je dois jouer Brutus, un abruti méchant. Idéal pour
moi. Du sur mesure. J'y vais avec le bonheur d'un enfant. Rien qu'à
l'idée de mettre des jupettes... je suis déjà
tout fou.
(In
Le guide.be)
Interview d'Isabelle Carré
Comment décrireriez-vous la rencontre
de Claire et Laurent ?
On montre deux personnes qui transgressent avec un système
de vases communicants : elle est très cadrée, elle
ne transgresse surtout pas et lui transgresse énormément
mais finalement le plus fou n'est pas celui que l'on croit. Elle
va plus loin que lui et, au fur à mesure qu'elle va vers
la transgression, lui pourrait aller vers une forme de normalité.
Ce qui était intéressant c'était de voir les
mouvements internes de ces personnages, comment elle elle quitte
sa vie et se révèle autrement, en une autre femme
avec toutes ses zones d'ombre. Claire votre personage est attirée
par un homme qu'elle soupçonne des pires atrocités
et pourtant jamais on ne doute de cette situation paradoxale...
Il y a quand même des pistes qui montre qui rendent cette
dimension possible crédible : la danse à laquelle
elle a du renoncer, mais aussi ces petites marques qu'elle se faisait
quand elle était adolescente et quand elle explique qu'elle
se sent transparente dans la vie, qu'elle a l'impression qu il y
a une paroi entre elle et les choses. Se confronter à un
danger ça intensifie l'existence, ça fait battre le
sang dans les veines et c'est peut-être ça qu'elle
cherche dans cette relation. Je trouvais que ces signes, sans être
trop explicatifs ou réducteurs, permettaient l'identification,
si on avait trop balisé le terrain cela aurait été
difficile.
Je trouve qu'on identifie merveilleusement bien à ces deux
personnages, on les suit parce que ce n'est pas trop rempli, il
reste des creux dans lesquels le spectateur peut projeter des choses.
Ce qui caractérise mon personnage, comme celui de Benoît
Poelvoorde, c'est qu'ils ne peuvent pas exprimer par des mots leurs
émotions pour des raisons évidentes alors même
que ces émotions sont le coeur et la matière du film.
Comment s'y prend t-on pour interpréter
ce type de personnages ?
Il fallait le vivre à l'intérieur, le ressentir et
essayer de le communiquer sans être volontariste parce que
ce n'est pas un film démonstratif, c'est un film avec beaucoup
de pudeur et de retenue. J'aime bien ce mélange de pudeur
et de sentiments extrêmes mais sans performance d'acteur.
C'est agréable de se fondre dans un univers et de remplir
un personnage et d'essayer de vivre un peu une histoire. On a cette
chance-là, quand on est comédien, d'avoir comme d'autres
vies en plus. Quand vous acceptez de participer à un film
comme Entre Ses Mains, cela implique de plonger dans un univers
sombre et de le porter sur ses épaules puisque vous interprétez
un des deux rôles principaux.
Cela ne fait-il pas peur ?
Quand j'ai lu le scénario j'ai trouvé qu'il y avait
énormément de matière pour les acteurs ( pour
le personnage féminin comme le personnage masculin), cette
richesse-là n'est pas si fréquente. J'étais
donc enthousiaste. Mais c'est sur que ça fait peur car on
se frotte à des choses qui peuvent être angoissantes.
J'avais peur de faire des cauchemars, peur d'être contaminée
par l'angoisse de Claire à certains moments du tournage et
ça n'a pas du tout été le cas, à aucun
moment.
J'ai pris beaucoup de plaisir à tourner ce film, sans doute
grâce à la personnalité de Benoit qui nous faisait
beaucoup rire sur le plateau. C'est quelque chose que j'avais déjà
vécu avec "Se Souvenir Des Belles Choses" avec
Bernard Campan et Zabou Breitman et le fait que l'on puisse rire
entre les prises ça libère les acteurs. Si c'était
vingt-quatre heures sur vingt-quatre de drame qu'il faut vivre non-stop,
je pense qu'on aurait beaucoup moins d'énergie et moins de
capacité à aller loin dans l'émotion quand
il le faut.
Qu'avez-vous ressenti à la vision
du film ?
J'étais troublée quand j'ai vu le film car je pensais
que la folie éclatait dans la dernière scène
dans un cataclysme, la folie était là, la violence...
Et quand j'ai vu le film, je me suis dit : " Mais c'est pas
ça du tout ! ". C'est assez étrange quand vous
êtes persuadé d'avoir joué un truc et que ce
n est pas ça qu'on voit. J'ai vu deux personnes qui s'aiment,
qui se désirent et qui dégagent une humanité
en miroir l'un par rapport à l'autre. Et la folie ne se dépose
finalement que dans la toute dernière scène où
elle marche toute seule : elle est passée ailleurs.
Vous êtes vous préparée
comme pour vos rôles précedents ?
Non, en général je lis beaucoup, je vois beaucoup
de films et là je n'ai rien lu, je n'ai rien vu. On a juste
fait des lectures séparément car Anne Fontaine ne
voulait pas que Benoît et moi nous rencontrions avant le tournage,
sauf pour un diner. Elle voulait que la rencontre soit un peu comme
en direct par rapport à ces deux personnages.
Comment avez-vous ressenti le travail
de Benoît Poelvoorde qui pour la première fois doit
interpréter un personnage particulièrement sombre
?
J'ai vu dans ses yeux quand il y avait des moments de tension,
c'était impressionnant, la tension était palpable
sur le plateau, pas que pour moi qui étais proche de lui,
j'étais spectatrice privilégiée par rapport
à ça, mais aussi pour le reste de l'équipe.
Il a été vraiment généreux dans l'expression
de ses sentiments.
Quand on regarde de près la plupart
des rôles que vous interprétez on a le sentiment que
vous vous abandonnez totalement à votre rôle et à
l'histoire.
Oui, bien sur. C'est ça qui est intéressant. Benoît
l'a fait aussi. C'est le principe de ce métier, si on se
garde une réserve ou un jugement, si on est pas investi...
Et puis, c'est le plaisir aussi, moi je ressens ça quand
je lis un roman : je plonge dedans, je me fais des images... J'ai
une image un peu naïve, enfantine, mais je compare ça
au film de "Mary Poppins", quand ils rentrent dans le
dessin à la craie. Ce métier permet cela, de rentrer
dans un univers, dans une histoire, c'est une chance. Après,
ça n'empèche pas d'avoir peur mais si on se projete
pas dans cette rêverie on peut gacher le plaisir.
(In Le Quotidien du Cinéma)
Interview d'Anne Fontaine,
Benoît Poelvoorde et Isabelle Carré
On a parfois l'impression que Claire
s'ennuie dans son quotidien...
Anne Fontaine :
La scène de la danse dans la boîte de nuit reflète
bien l'évolution de Claire au cours du film. Au début,
elle est timide, introvertie, puis elle se lâche. Elle a une
vie droite et rangée mais une partie d'elle a été
enfouie. Elle voulait être danseuse, elle finit dans les assurances.
En rencontrant Laurent, elle ressent une forte attirance pour lui.
Elle se tranforme à son contact.
Isabelle Carré :
Je ne dirais pas qu'elle s'ennuie. Laurent la transforme
car il porte un autre regard sur elle.
Et elle, quel regard porte-t-elle sur
Laurent ?
Anne Fontaine :
Je dirais qu'elle éprouve pour Laurent une certaine fascination
mêlée de frayeur. Elle a le sentiment d'être
quelqu'un d'unique. Il y a une sorte d'énergie qui lui fait
face. Elle avait une vie chloroformée.
Isabelle Carré :
Claire est ambiguë. Mais je crois qu'on l'est tous un
peu. Cette ambiguïté fait partie de la condition humaine.
Il y a un juste équilibre entre ce qu'on est et ce qu'on
dissimule aux autres.
Benoît Poelvoorde fait son entrée. Il s'était
perdu dans les rues de Lyon ! Il s'excuse de son retard et prend
place entre Anne Fontaine et Isabelle Carré.
Le film, je crois, a été
tourné dans l'ordre chronologique, est-ce que ça vous
a aidé ?
Benoît Poelvoorde
: Oui, bien sûr. Je crois que ça nous a aidé
tous les deux. La réalisatrice, Anne, ne voulait pas qu'on
se voye avant le début du tournage. Elle voulait que la timidité
naturelle entre nous deux soit présente dès le début
de l'histoire, lors de la rencontre.
On ne vous attend pas à priori
dans un tel rôle...
Benoît Poelvoorde
: C'est vrai qu'interpréter Laurent, c'était
compliqué. C'était surtout l'histoire d'amour qui
m'embarassait. J'étais intimidé. J'avais peur d'être
ridicule, que ce ne soit pas crédible. Je me suis mis beaucoup
de barrières.
Anne Fontaine : Ne
te rabaisse pas, tu as été parfait !
Isabelle Carré :
Et puis même si ce n'est pas une comédie comme
il a l'habitude d'en faire, ce n'est pas non plus un drame. C'est
un film avec beaucoup d'émotions. On peut rire et alors soudain,
sans prévenir, le film redevient plus léger.
Anne Fontaine : Benoît
est dramatique mais il sourit aussi. Il utilise beaucoup la drôlerie.
Je ne pense qu'il soit à contre-emploi dans le rôle
de Laurent.
À partir de quand Claire a-t-elle
des soupçons ?
Anne Fontaine : Lors
de la rencontre entre Laurent et Claire, je voulais qu'elle soit
très banale. Je ne voulais qu'on se rende trop vite compte
que quelque chose clochait. Puis petit à petit, une histoire
d'amour s'installe. Ensuite, le doute s'installe progressivement
dans la tête de Claire avec tout ce qu'elle entend à
la radio et à la TV. Elle nie la vérité tout
en la pressentant.
Isabelle Carré :
Anne nous a fait travailler séparément. Est-ce
qu'elle a des soupçons ? Moi même je ne sais pas vraiment
quand mon personnage se rend compte que c'est un tueur. Cette incertitude,
c'est tout l'intérêt du film.
Dans quelle mesure avez-vous été
fidèle au livre " Les Kangourous " dont le film
est une adaptation ?
Anne Fontaine :
"Entre ses mains" est librement inspiré de ce roman.
Par exemple dans le livre, Laurent n'est pas vétérinaire,
Claire est célibataire. L'idée du vétérérinaire
est venue comme ça. On m'a dit que les tueurs en série
exerçaient souvent une profession para-médicale. À
dire vrai, la seule chose que j'ai gardé du livre c'est la
compagnie d'assurance où travaille Claire. Je n'ai pas essayé
de simplifier les personnages. J'ai essayé de rester laconique.
Comment définiriez-vous votre
personnage Benoît ?
Benoît Poelvoorde
: Laurent est confronté à son désir.
C'est un enfant asexuée. Il souffre d'être dans une
socitété très sexuée. Il ne les tue
pas, il les éteint. Je ne crois pas qu'il éprouve
de plaisir à tuer. Il boit, il a des pulsions.
Et travailler avec une réalisatrice,
ça change quoi ?
Benoît Poelvoorde
: Si je pouvais, je ne ferais des films qu'avec des femmes.
La femme a plusieurs facettes. Il y a un rapport séduction
qui s'installe entre nous. Quand un homme travaille avec une femme,
elle prend à la fois le rôle de la mère, de
l'épouse, de la maîtresse, de la soeur.
Isabelle Carré :
Une réalisatrice a beaucoup plus de culot. Elle n'a pas peur
d'aborder frontalement un sujet aussi difficile. Elle travaille
avec beaucoup de finesse.
Benoît Poelvoorde
: Il y a une délicatesse qui va aller beaucoup plus
loin qu'avec un homme. En général, les hommes n'arrivent
pas à filmer les scènes d'amour par exemple.
(In
Kinomax)
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