| Marie Gillain,
retour via "L'enfer"
Ça n'aura pas été le "No
man's land" pour l'ouverture du Festival du film francophone
de Namur vendredi, mais "L'enfer". Soit le deuxième
film de Danis Tanovic, qui revient avec une affiche prestigieuse
(Emmanuelle Béart, Karin Viard, Carole Bouquet, Jean Rochefort,
Guillaume Canet) et l'âme de Krzysztof Kieslowski, dont l'idée
d'une trilogie ("Le paradis", "le purgatoire",
"L'enfer") est à l'origine de ce film "de
femmes", "pour les femmes", dixit Tanovic.
Lequel ne fait pas dans la dentelle, plutôt
dans le baroque, avec force symboles et hommages à Kieslowski.
Parmi ce joli monde, on retrouve Marie Gillain. Elle y interprète
Anne, en rupture avec ses deux soeurs, Sophie (Béart) et
Céline (Viard), depuis un drame qui, enfants, les a privées
de leur père et a brisé leur lien avec leur mère
(Carole Bouquet). Aux antipodes de son personnage, on la rencontrait
la veille, rayonnante et fraîchement blonde, pour évoquer
son retour à l'avant-plan.
Avec Tanovic, vous complétez
votre liste de collaboration avec des réalisateurs de prestige.
Finalement, qui choisit qui ?
J'ai travaillé avec des gens comme Tavernier
mais aussi avec des jeunes réalisateurs. Mais sur le CV,
il y a des noms plus marquants. Mais c'est surtout fait de rencontres
et plus ça va, moins je réfléchis en termes
de choix. Ici, j'ai reçu cette proposition et j'ai été
très étonnée que l'on fasse appel à
moi.
Pourquoi ?
Je venais d'accoucher. Et tout en ayant l'envie de recommencer
à travailler, je me disais qu'il fallait d'abord que je perde
mes 15 kilos! (rires) Quand je me regardais dans la glace, je n'avais
pas du tout la tête d'une étudiante en philosophie.
Mais ça, Danis ne le savait pas!
Rejouer une étudiante de 20 ans,
ça n'est pas un peu frustrant, à 30 ans ?
Si, si, tout à fait, ça me frustre même si
j'étais ravie de travailler avec Danis. C'est aussi ça
qui m'a surprise dans la proposition. J'avais l'impression d'avoir
tourné la page de ces enjeux-là et on me proposait
à nouveau le rôle d'une jeune femme qui a encore des
problèmes avec son père, et c'est quelque chose que
j'ai l'impression d'avoir un petit peu exploité dans les
films que j'ai faits et dans les rôles au théâtre.
Mais je me suis dit, voilà, c'est la cerise sur le gâteau,
je le fais, et après on verra.
En même temps, les histoires de
relations père-fille/mère-fille sont parmi les plus
vieilles du monde.
Oui. C'est justement ce qui m'a accrochée. On peut tous
se retrouver dans les histoires de ces trois filles. On a tous nos
lots de souffrances et d'histoires d'enfance pas réglées.
C'est désespérant, émouvant de voir ces trois
femmes qui n'arrivent pas du tout à sortir de ce cercle infernal,
à réussir à sortir de l'enfant brisé
qu'elles ont été. Anne m'a touchée par son
désespoir et sa détermination. Et à partir
de là, peu importe l'âge.
Ce film marque votre retour au grand
écran. Ressentez-vous une pression particulière?
Non, parce que j'ai quand même conscience de la place que
j'y occupe: il y a trois personnages principaux. Tout ne repose
pas sur mes épaules. Je ne me sens pas exposée ou
en danger par rapport à ce personnage. C'est plus un challenge
pour Danis, qui a fait un film très différent de son
premier film. Mais je suis très heureuse d'être là
à Namur. On a été au festival de Toronto, où
on était noyés dans une sélection gigantesque.
Ça fait du bien de se retrouver ici avec des gens avec qui
on peut vraiment communiquer.
Courez-vous encore les castings anglo-saxons?
Aujourd'hui, j'ai surtout envie de travailler avec des réalisateurs
dont le travail me touche, peu importe les frontières.
Et ce plaisir est-il accessible dans
le système anglo-saxon?
Je crois que c'est assez simple: pour faire des films anglo-saxons,
en général, il faut avoir fait un film distribué
là-bas. Mais j'ai un petit peu dépassé l'envie
de passer trois mois à Los Angeles avec ma valise, ma robe
de princesse dans une main et mon chapeau de cow-boy dans l'autre
pour passer des essais, arriver en limousine et puis sortir par
la porte de secours! (rires) Ce n'est pas que j'ai passé
l'âge, mais j'ai envie de faire autre chose dans la vie.
Source : La
Libre
Entretien Avec Danis Tanovic
Peu de temps avant sa mort en 1996, Krzysztof
Kieslowski avait élaboré avec son scénariste
Krzysztof Piesiewicz le projet d'une trilogie, Le Paradis, L'Enfer,
"Le Purgatoire". Comment avez-vous été amené
à choisir un des volets de cette trilogie, le plus brûlant
sans doute ?
Après une première lecture avant le tournage de No
Man's Land, j'avais plutôt été tenté
par une adaptation du Purgatoire, dont le thème sur la guerre
me concernait plus directement à l'époque. Au retour
de ma tournée de promotion, je me suis lancé dans
un autre projet qui a dû être reporté. Mon producteur,
Cedomir Kolar, m'a à nouveau encouragé à me
plonger dans le scénario de L'Enfer, le plus intéressant
à ses yeux.
Cette histoire n'est pas simplement racontée
comme un drame bourgeois sur des tromperies de couples. En approchant
leurs conflits intérieurs, vous donnez une dimension tragique
à vos personnages.
Aujourd'hui, dans notre société qui a déserté
Dieu, dans ce monde matériel où Dieu est mort, la
tragédie n'est plus possible. Il nous reste le drame. C'est
déjà beaucoup, un drame peut être tragique,
ce n'est pourtant pas une tragédie.
Vous parsemez votre film de signes, de
métaphores, cet insecte sauvé de la noyade dans un
verre, ce cadre de Marie Gillain plantée sur une marelle,
entre enfer et paradis !
Il y avait une image semblable de l'insecte dans Le Décalogue,
ce plan est un des hommages rendus à Kieslowski dans le film.
Je considère le spectateur comme un adulte, je ne lui impose
pas de réponses toutes faites. J'essaye de le mettre dans
un état émotionnel qui peut l'amener à trouver
le chemin de ses propres réponses. Je l'aide parfois avec
des petits riens, visuellement un objet peut représenter
l'état intérieur d'un personnage ou une situation.
En abordant Céline, Sébastien
lui dit : "Quand nous, on tue des civils innocents, c'est un
dommage collatéral. Et quand eux, ils font la même
chose, ce sont des terroristes."
Dans le scénario original, pour provoquer leur rencontre,
Sébastien lui disait,"c'est fou cette attaque terroriste".
J'ai remanié le texte à ma façon et forcément,
j'exprime mon opinion sur la guerre en Irak, sur le monde d'aujourd'hui.
On oublie souvent de regarder les deux côtés de la
médaille. Je ne suis pas capable comme Sébastien de
me taire pendant vingt ans.
Chacune des sœurs vous a inspiré
une couleur dominante.
Pour Sophie, le rouge de la passion, de l'amour, de la jalousie,
de son côté charnel et de sa violence parfois. Pour
Céline, le bleu de la tristesse, de l'attente, de la mélancolie,
de sa résignation paisible. Et pour Anne, la plus jeune,
le vert de l'innocence, de l'éclosion et peut-être
d'un renouveau.
Après ce passage réussi
en enfer, quelle serait votre vision du Paradis ?
Je ne sais pas… si l'enfer c'est déjà trois
femmes, trois soeurs délicieuses, alors le paradis ! En fait,
j'ai trouvé mon paradis sur terre. J'ai une belle famille,
j'exerce le métier de mes rêves, que demander de plus
?
Source :
Cinéma Europe 2
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