Interview
de Jean-Marie et Arnaud Larrieu
Paris en août, c’est assez spécial. Les rues
quasi désertes prêtent à la confidence. Justement,
cela tombe bien car on a rendez-vous ce matin avec les réalisateurs
de Peindre ou faire l’amour à la terrasse d’un
café, non loin du journal Le Monde, qui sera le prochain
interlocuteur des frères Larrieu.
Arnaud et Jean-Marie Larrieu, originaires de Lourdes, se sont consacrés
depuis 1998 au cinéma, avec pour interprète fidèle,
Mathieu Amalric (La Brèche de Roland, Un homme un vrai).
Avec Peindre ou faire l’amour, les frères Larrieu s’attaquent
à un bastion quasiment imprenable de la comédie traditionnlle
française, l’échangisme. Et que retrouve-t’on
tout autour des quatre personnages principaux interprétés
par Daniel Auteuil, Sabine Azéma, Amira casar et Sergi Lopez
? Des montagnes, forcément ! Pas celles des Pyrénées,
mais celles des Hautes Alpes que les frères Larrieu captent
de leur caméra bienveillante.
L’ECOLE DU "SUD-OUEST"
Jean-Marie Larrieu :
Quand des critiques d’art se pencheront dans deux cents ans
sur les êtres primitifs que nous étions, ils s’intéresseront
à l’école du « Sud Ouest », (rires),
un peu comme celle de Pont-Aven, puisque c’est un peu vrai
au sens d’avoir grandi en province, dans une petite ville,
en l’occurrence Lourdes, qui est encore plus spéciale
que les autres, mais qui reste quand même une petite ville
de province, et dans un rapport à la nature assez fort, quand
c’est à la fois entouré de montagnes, avec ce
côté agricole. Ça nourrit un imaginaire et un
espace, des paysages. Après, on a croisé d’autres
gens mais plus tard, dans des festivals : Alain Guiraudie, Philippe
Ramos, Luis Alaejos...
Dans cette école-là, (on rigole bien sûr en
l’appelant comme ça) il y a longtemps, il y avait un
texte de Luc Roulet qui avait écrit sur les régions
françaises, le cinéma, et l’appartenance et
les origines des genres du cinéma. La grande région,
c’était donc le Centre avec Pialat, Rohmer. Et il disait
que dans le Sud-Ouest, où très peu de films avaient
été tournés (voire dans les Pyrénées,
carrément aucun) que les deux grands thèmes de ce
cinéma, c’était la sexualité et l’autobiographie.
Il parlait de Téchiné, Eustache et Breillat.
Après, le thème de notre école, c’est
l’amateurisme. On avait un grand-père qui faisait des
films amateurs, des petits films burlesques, avec des amis. Ce sont
les premiers films qu’on a vu, ça donnait un truc intime
du cinéma et du coup après avec d’autres copains,
on a fait des petits films en super huit. Il y a cette idée
de bande et de fabriquer le cinéma à partir de quelques
œuvres.
Enfin, au niveau du partage de la caméra, ça se passe
bien parce qu’on ne cherche pas le même rôle.
Sur le plateau, Arnaud est au cadre et moi je parle aux acteurs.
Quand je prends la parole, Arnaud regarde, et vice versa... Mais
on a déjà décidé ensemble de certains
déplacements de caméra.
LE DECOR
Jean-Marie Larrieu :
C’était écrit pour les Pyrénées,
d’abord parce que les gens ont inspiré, non pas l’histoire,
mais le milieu social dans laquelle elle se passe. C’était
les contreforts des Pyrénées qui nous avait inspiré,
pas la haute montagne du tout. Et c’est une région
de petites collines très vallonnées, comme un bouillon
qui aurait été figé tout d’un coup, et
ça, on n’y a pas eu droit pour des raisons de production.
Le film a été assez dur à monter financièrement
et à un moment donné, la région Rhône-Alpes
a été intéressée, et on a eu besoin
d’eux. On a commencé à sillonner tout le Rhône-Alpes
qui est une très vaste région, très diverse.
On a bien mis trois semaines.
La première fois, on est parti de la Provence et on s’est
retrouvé au lac Léman en ayant fait l’Ardèche,
la Drôme, le Vercors. On avait du mal avec le côté
Provence, d’abord sur la peinture, il y avait beaucoup de
redondances (la montagne Sainte Victoire, Cézanne, etc...).
Et cela faisait très Lubéron, c’est-à-dire
que notre petite bourgeoisie devenait un peu trop grosse.
Les Hautes Alpes, c’était très abstrait, une
sorte de paysage au loin magnifique mais un peu trop invivable.
L’Ardèche, on l’avait déjà fait
dans d’autres films, avec les châtaigniers, les communautés...
Et on a traversé plusieurs fois cette région des noyers,
et on s’en est échappé. Et près de Grenoble,
par des amis, on a trouvé cette maison et le paysage autour
de la maison, on a commencé à le voir. Ça n’était
plus des collines mais il y avait cette ligne du Vercors. Cette
ombre comme un corps allongé.
Ce qui était bien en ayant sillonné tout ces petits
lieux, c’est qu’on a commencé à observer
le fonctionnement d’une géographie. Alors on l’a
fait d’une manière un peu accélérée
et Grenoble nous a beaucoup plu car il y a étrangement comme
à Lourdes, un rapport avec l’eau. C’est une ville
un peu sombre au pied des montagnes et qu’on aime beaucoup
comme si les montagnes étaient de grosses masses, avec ses
tramways, ses rues piétonnes.
LA PALETTE
Jean-Marie Larrieu : On
a dirigé les acteurs en les laissant guides d’eux-mêmes.
En fait, c’est étrange parce que plus on en parle,
plus on se dit que la direction d’acteurs se prépare
énormément en amont, et c’était d’autant
plus juste qu’on l’a vérifié sur de très
grands acteurs : on n’a jamais aussi peu parlé (une
heure en fait avant le tournage) mais cela s’est joué
plus sur la manière de mettre en place un personnage, des
dialogues qui sont très souvent des très petites choses,
voire des sous-entendus avec ces acteurs qui jouent du premier degré
: ils ne disent pas un dialogue en faisant semblant d’y être
qu’à moitié.
Ils jouent à la lettre. Le choix des costumes, de se retrouver
dans ces lieux-là, l’esprit qui y avait, le fait qu’on
soit peu, et qu’au fond à la fois ce soient de très
grands acteurs, qui ne se prenaient jamais pour des stars. Ils venaient
chez nous avec respect, nous on les filmait avec respect. Mais au
fond y avait cette entente et de fait, après, ils étaient
libres. Alors après, il y a des déplacements, le cadre
mais très vite, l’esprit est là. Ce qui est
frappant c’est que Daniel Auteuil adore les actrices. Il adore
les voir jouer et il interprète William comme ça,
par rapport à sa femme. Il est l’homme de sa femme.
Arnaud Larrieu :
Il n’avait jamais joué avec Sabine Azéma. Elle,
ça lui ouvre un territoire de liberté et elle s’en
amuse.
Jean-Marie Larrieu : D’ailleurs
on sent qu’il est épaté parce qu’elle
va trouver et elle, elle est sous le charme de jouer devant son
regard. C’est presque finalement la définition -même
du rapport des personnages qu’ils interprètent.
Sergi connaissait déjà Daniel et Daniel l’aime
beaucoup. Ils se respectent énormément. Et Sergi,
c’est pareil, c’est un énorme intuitif, très
fort. On s’est dit très peu de choses et il est arrivé
le premier jour de tournage avec tout : la manière de prendre
un verre, de mettre le doigt pour sentir la hauteur du liquide,
il jouait les yeux fermés, tout était là. Amira,
encore plus jeune que les autres était là et ça
le faisait !
LE TABLEAU
Arnaud Larrieu : C’est
symbolique aussi l’automne. C’est des vraies sensations,
l’automne. C’est beau et en même temps l’hiver
arrive. Tout était écrit sur l’idée d’automne
et de crépuscule. Dès le début c’était
écrit.
Jean-Marie Larrieu : Et
qu’il y ait cet instant-là de lumière qui dit
tout : les derniers feux, les tonalités orange et rouge,
ces moments de l’apéritif, de la tombée de la
nuit où l’on peut en avoir peur aussi.
Arnaud Larrieu : C’est
vrai qu’il y a ces grands tableaux qui mélangent la
liturgie, le réalisme...
Jean-Marie Larrieu : Ce
qui est franchement étonnant et c’est la première
fois qu’un film nous révèle cela, c’est
de découvrir l’importance de certaines choses de certains
peintres : par exemple, Gauguin, ça a été important.
A cause des Iles, on a acheté des livres. Ça n’était
pas prémédité mais du coup, c’est resté.
Il y a une tahitienne peinte par Gauguin, et quand on voit Amira,
on s’est aperçu que c’était exactement
son portrait.
On se parlait de ces lieux, de ces écoles de peinture et
ce qui est frappant avec la peinture c’est que ce sont ces
lieux qui ont donné ces écoles. C’est tellement
rare au cinéma. Il y a eu la Monument Valley pour John Ford,
(d’ailleurs à qui on n’a jamais reproché
d’être un peu provincial).
Le problème c’est qu’en France on entend toujours
: "alors Guédiguian, quand allez vous quitter Marseille
?"Et pour nous, "quand est-ce que vous allez quitté
vos Pyrénées ?" Alors qu’en peinture, ça
a toujours été très important et plus antérieurement,
les premières peintures dans les grottes.
Là on retrouve l’obscurité, la volonté
de peindre dans le noir. Très vite il y a cet acte magique,
festif qui n’est pas très loin finalement des fêtes
amoureuses. A un moment donné, on s’est dit il y a
une source...
Arnaud Larrieu :
... et des rêves aussi ! Des espèces de rêves
projetés sur ces grottes. Et quelque chose semble touchant
dans la transmission de ces œuvres, étonnante. On peut
donc dire que les œuvres d’art ont une vraie distance
et une réelle influence.
LE STYLE
Jean-Marie Larrieu : C’est-à-dire
que c’est la vengeance douce du cinéma contre la vulgarité
de la télé et des mauvais journaux. On ne fait pas
semblant d’avoir compris ce qu’est ce phénomène
de l’échangisme et on cherche à aller voir dedans,
ce qui se passe quand un couple rencontre un autre couple et se
dire qu’il y a une poésie au sens fort du mot, il y
a quelque chose d’incroyable : rencontrer des inconnus, partager
pendant deux heures ensemble, et se dire qu’on ne se reverra
plus jamais.
Pour nous il y a vraiment quelque chose d’assez humain au
sens d’organiser et de canaliser les forces obscures, l’inconnu
...
Arnaud Larrieu : Il
y a ce rapport entre l’intimité organisée d’un
couple et l’abandon de la sexualité. Pour que les deux
puissent continuer à vivre ensemble, c’est assez beau
et c’est troublant. La sensualité, ne s’écrit
pas, ou plutôt on la retrouve dans les dialogues, quand on
parle de la météo, de la température, parler
du temps qu’il fait, mettre un aveugle, ça met les
gens en position d’écoute.
Les séquences dans le noir, c’est presque didactique.
Mais après, c’est l’acteur et la mise en scène.
Quel point de vue on prend sur un acteur : soit on le prend du point
de vue de la psychologie et ça devient froid. Soit on le
filme en entier et il s’exprime en entier. Le dispositif les
mettait très à l’aise là-dessus. Ils
jouaient en entier.
Jean-Marie Larrieu :
Le film, les personnages, les acteurs orientent le spectateur vers
ce raport à la nature. Il y a quand même dans le cinéma
français toute une tradition d’exigence vis-à-vis
de la nature qu’ils filment : Rohmer repère les lieux
et va tourner de quatre à sept parce qu’il y a telle
lumière sur tel pont. Alors, il va tourner à quatre
pour avoir cette légèreté-là. Il y a
eu les Straub avec cette interdiction de marcher entre la caméra
et la place des acteurs, pourqu’on puisse voir l’herbe,
les fourmis, etc...
Il se trouve que peut-être quand on prend des acteurs comme
Azéma, Auteuil alors en général on les éclaire
beaucoup, et là tout simplement on a tenu à préserver
une santé. Quand ils tournaient dans un pré, ils jouaient
un peu avec les arbres, les oiseaux, etc... Quand on dit «
hymne à la nature », franchement, le bon cinéma
il capte en général ce qu’il se passe.
Arnaud Larrieu : Moi
j’essaie de capter l’espace, la nature finalement on
s’en fout. C’est l’espace autour de l’acteur
qui crée cette sensualité.
Jean-Marie Larrieu :
Et je pense que c’est un film qui travaille beaucoup sur le
dedans et le dehors. Effectivement il y a surtout ici une grande
importance de ce qu’on appelle l’extérieur.
(In
Objectif Cinéma)
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