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Question : Pourquoi ce
film "Congo River" ?
"Congo river" c’est la continuation d’autres
films réalisés en Afrique, et particulièrement
au Congo. J’ai réalisé 8 films africains sur
un peu plus d’une décennie, dont 5 films au Congo/Zaïre.
Dans ces autres films, j'ai capté des moments précis
de l’histoire contemporaine. Et avec "Mobutu roi du Zaïre"
j’ai essayé de remonter, à travers un personnage
éminemment cinématographique et symbolique, 40 années
d’histoire de l’Afrique post indépendantiste.
Avec "Congo River", j'ai voulu aller plus loin et dépasser
l’univers que je connais bien, l’univers urbain des
grandes villes congolaises Kinshasa, Kisangani, Lubumbashi.
J'ai voulu, par ce voyage un peu initiatique à la source
du fleuve, découvrir l’Afrique dans son intemporalité,
dans son retour à ses origines, mais aussi dans les tumultes
de l’histoire parce qu’un fleuve est toujours le témoin
de l’histoire. Partout dans le monde, c’est à
partir des fleuves et des mers que se sont bâties les civilisations
(Nil, Tigre et Euphrate, etc). Ce grand fleuve parmi les plus grands
du monde a une dimension très cinématographique de
beauté, de majesté. Il y a donc la dimension historique
avec des traces de la mémoire sur le fleuve, et il y a la
découverte et le voyage, la rencontre d’un peuple qui
vit du fleuve et sur les berges du fleuve.
Question : Pourquoi Congo River ?
Je voulais faire ce grand voyage de plusieurs mois à travers
l’Afrique, un voyage géographique sur les traces des
grands explorateurs Stanley, Livingstone, mais aussi Conrad qui
a écrit ce magnifique roman "Au Coeur des Ténèbres".
Mais le fleuve c’est aussi la mémoire de l’histoire.
Je traversais un pays où il n’y a plus d’autres
moyens de communication. Le fleuve et le rythme du fleuve m’imposaient
d’aller au-delà de l’immédiateté
du vécu de chacun, de prendre le temps, dans un espace sublime,
en quête de moi-même évidemment, puisque tout
film est toujours un chemin initiatique, et tout voyage une épreuve.
Mais je voulais aussi aller à la rencontre de l’autre
au coeur de l’Afrique. Je voulais comprendre comment ce continent
oublié, qui a subi un désastre total et qui a vécu
toutes les tragédies, la traite négrière, la
domination coloniale, les indépendances, les guerres, les
dictatures, est aujourd’hui en train de commencer à
se recomposer sur ses débris. Et d'autant plus que le fleuve
va être le ciment de cette reconstruction et de cette unité
de vie.
Question : Pourquoi ?
J’ai fait des films au Brésil, dans l’empire
soviétique, en Iran, au Maroc, j’ai fait des films
en Somalie, en Guinée. J’ai commencé à
voyager à travers le monde avec ma caméra, à
m’interroger sur l’état du monde avec ma caméra.
Mais ma caméra depuis 10 ans revient régulièrement
sur les lieux du crime, c’est-à-dire là où
j’ai fait un film dans des circonstances incroyables et qui
pour moi est très important "Zaïre le cycle du
serpent". A l’époque, j’ai croisé
une page d'histoire qui m’a passionnée, un pays en
pleine mutation, grand comme un continent, fabuleux par la diversité
de ses paysages, tumultueux par son histoire et je me suis pris
de passion pour ce Congo. J’y ai noué des amitiés
et j’en suis devenu un témoin privilégié.
Depuis, c'est devenu un besoin vital pour moi de m’immerger
au coeur de l’Afrique à travers ce pays et son fleuve
parce que ce fleuve en est évidemment l’artère
principale.
Question : Dans 30 ans, s’il n’y
a pas tes films, il n’y aura plus rien sur le Congo ?
C’est vrai, je pense être un témoin privilégié,
avoir eu la chance de faire des images qui vont rester dans la mémoire
collective du continent. Ça sera le portrait d’une
fin et d’un début de siècle d’un grand
pays africain. Au Congo, mes films sont vraiment une référence
dans l’imaginaire des Congolais. "Mobutu" évidemment,
et "Congo River" prochainement. Et comme j'intègre
aussi des archives à mes films, donc une autre mémoire,
ils permettront aussi de préserver la mémoire dans
le futur. Mais le cinéma, et encore plus le cinéma
documentaire, c’est la lutte contre la mort, contre la perte,
contre l'oubli, pour préserver la mémoire. Il y a
un proverbe africain qui dit que la mémoire est comme une
calebasse : vide, elle va surnager à la surface de l’eau
et se fracasser contre les rochers, et bien remplie, elle va s’immerger
au fond de l’eau pour préserver cette mémoire
pour un lointain futur.
Question : Il y a des moments assez extraordinaires
dans ton film, notamment au moment où on voit une image d’un
colon qui dirige le coupage du bois. Et puis on voit aujourd’hui
50 ou 70 ans après la même chose.
L’interaction des archives fonctionne dans les deux sens
de l'Histoire. Je connaissais les archives, donc je cherchais l’image
contemporaine pour faire le lien passé/présent. De
la même manière, après avoir filmé des
images d’aujourd’hui, j’ai recherché les
images équivalentes, leur mémoire dans les archives.
Par cette juxtaposition, les archives sont une mise en abîme,
un questionnement de l’histoire coloniale par rapport au présent.
Dans cet exemple, j'ai voulu montrer la pérennité
de la déforestation, de l’exploitation de la nature,
et aussi celle du rapport entre le blanc qui est le patron et le
noir qui est le travailleur. Quant aux moments magiques dans le
film, c’est le fleuve qui est magique. A un certain moment
on met la caméra et l’on capte sa beauté, sa
majesté, sa grandeur, et aussi son mystère.
Question : Un moment incroyable, c’est
le bateau qui a échoué. Ce n’est pas toutes
les semaines qu’un bateau échoue. On dirait qu’il
y a une destinée de Thierry Michel qui doit filmer ces images.
Est-ce que tu as eu de la chance, ou es-tu prédestiné,
ou bien as-tu passé 2 ans à attendre ces événements
...
A chaque fois que je pars en tournage, en l’occurrence dans
un voyage, je me fais un programme imaginaire, un plan de travail,
une liste de séquences que j'espère pourvoir filmer,
qui vont toucher à tous les aspects de la vie du fleuve,
la vie, la mort, un mariage, une naissance, un décès,
un accident, un enlisement, une guerre, une rébellion, une
cérémonie religieuse, une cérémonie
traditionnelle, la maladie du sommeil. Et puis le cours du fleuve
va me mener, à son rythme plutôt lent, à rencontrer
ou pas les événements. Et pourquoi est-ce que je les
rencontre ? Peut être est-ce la question du hasard et de la
nécessité, je ne sais pas. Il y a une alchimie qui
fait que les choses se passent. Evidemment, je ne souhaitais pas
rencontrer une barge qui allait avoir un accident avec 250 morts.
Cela s’est produit parce que ce type d'accident se produit
de manière assez régulière, ce fleuve est un
fleuve dangereux et la mort est toujours présente. Arriver
à destination est une hypothèse de départ et
non pas une certitude, il y bien un peu de chance, mais la chance,
on la provoque, il faut être au bon endroit au bon moment,
c’est ça peut être la qualité du cinéaste,
et du documentariste. Je pense que le hasard et la nécessité
font que nécessairement tu rencontres ce que tu cherches,
par une alchimie, où joue aussi l’inconscient, et surtout
l'intuition. Je fais énormément confiance à
mon intuition, c’est déterminant.
Question : Peux-tu expliquer comment
a été organisé le voyage ?
Notre but pendant tout le voyage était de partager les transports
en commun. Barges, baleinière, pirogues. Quand les gens voyageaient
sur des barges, ces plateformes chargées de matériaux
dans les cales, et au-dessus desquelles chacun faisait son abri
avec un bout de bois et une petite toile, une bâche pour résister
aux pluies, à la chaleur, au vent, on voyageait avec eux.
On s’était installé avec eux, c’était
important. J’avais d’autres moyens, d’autres solutions
logistiques, mais on voulait partager la même galère
et partager les mêmes épreuves dans un vrai dialogue
avec la population. En même temps et cela peut sembler paradoxal,
on transportait une technologie de pointe, une caméra Haute
Définition, moderne, sophistiquée, des lampes HMI
et toute la logistique technique. On devait avoir un groupe électrogène
pour recharger nos batteries et du carburant pour alimenter ce groupe…1.000
litres d’essence. Et tout notre matériel de camping,
moustiquaires, et... Mais on se lavait dans l’eau du fleuve,
on a partagé la nourriture, on mangeait des poissons du fleuve,
on partageait la vie de tout le monde...Et cela nous a permis d'être
au plus près de la population et de refléter ses conditions
de vie, sa vérité.
Question : Combien de temps a duré
le tournage du film, la préparation initiale ?
Nous sommes partis sur le fleuve, et ce n'était pas une
petite aventure, tant d’un point de vue cinématographique
que d’un point de vue purement logistique. C’était
un voyage long car le fleuve est extrêmement long. Il fait
4371 km. Le voyage allait durer non seulement à cause de
la longueur du fleuve mais à cause de tous les obstacles
car c’est un fleuve qui n’est pas navigable sur tout
son cours. Il y a à 7 endroits des rapides, des chutes, des
cascades qui font qu’on doit le contourner par les terres.
Et cela dans un pays où il n’existe plus aujourd’hui
d’autres infrastructures que l’eau, plus de trains,
plus de chemins de fer. Donc il fallait emmener avec nous une logistique
lourde, par exemple du carburant, de l’eau des groupes électrogènes
sans parler de notre technologie. Puisqu’on était là
avec une technologie d’avant-garde, le top de la technologie
d’aujourd’hui, une caméra Haute Définition,
avec des batteries à charger.
Et une équipe qui n’était pas petite parce
que je voulais que, outre les techniciens image et son, il y ait
les collaborateurs congolais, assistants, journalistes, un logisticien
et tous les guides et traducteurs locaux dans chaque province, dans
chaque région qui parlaient la langue et qui connaissaient
le terrain. C'était vraiment un voyage de longue haleine.
J’ai fait une partie uniquement avec mes collaborateurs congolais,
une caméra plus légère pendant 4 mois. Pour
la deuxième partie du tournage qui a duré 3 mois,
on a continué avec une équipe plus complète
et des techniciens européens. J'ai ainsi totalisé
7 mois tout au long du fleuve. Mais la principale difficulté
n’était pas seulement logistique. C'était évidemment
les autorisations puisqu’on tournait dans un pays en guerre.
Un pays ?
Non, plutôt plusieurs pays puisque chaque rébellion
a son territoire, avec parfois des sous-rébellions qui se
font la guerre. Et les résistants comme les milices Maï-Maï
qui résistent aux rebelles. Il me fallait négocier
non seulement les autorisations gouvernementales en amont - qui
étaient déjà extrêmement nombreuses –
mais aussi les autorisations locales. Il fallait négocier
avec les gouverneurs, la s?"reté d’Etat extérieure,
la sû"reté intérieure, le renseignement
militaire, la force navale, les autorités coutumières
dans chaque province, puis dans chaque région, dans chaque
sous-région, dans chaque territoire. Au moins la moitié
du temps a été passé dans ces négociation
pour les autorisations et dans ces obstacles (arrestations, contrôle
d’identité, détention, garde à vue dans
les casernes, etc.). C’était évidemment un aspect
très complexe et très ardu du voyage qui expliquent
qu’il a fallu 7 mois de tournage.
Question : Plus d’une fois sur
le bateau il y a un danger, ou dans l’avion, ou quand tu te
retrouves devant un général Maï Maï , car
on ne sait pas ce qui peut se passer dans la tête de gens
capables du pire et du meilleur. Comment vis-tu ça ?
Nous avions des conditions de vie difficiles, mais ce n’est
pas cela qui a été le plus dur car nous avons eu pas
mal d'interpellations, de tracasseries administratives, policières,
militaires avec 3 arrestations et gardes à vues dans les
casernes. Il y a eu des moments où nous avons été
fragilisé sur ce tournage. Quand on regarde le making-of,
on se rend compte combien ce tournage était surréaliste,
extrêmement difficile. Pour la séquence avec les Maï
Maï, il y a eu un accord pour rentrer dans le cercle des Maï
Maï, filmer leurs traditions, c'est-à-dire leur initiation
pour qu’ils nous donnent des explications sur la manière
dont ils font la guerre et sur leurs gris-gris. Mais pour assister
à ces séances, il faut être intronisé
Maï Maï, et donc moi-même et le directeur photo,
nous avons accepté l’initiation par le fer, le feu,
l’eau et le sang.
Question : Quand on le voit ce film,
on a l’impression qu’il a été tourné
facilement.
C’est vrai, quand on voit le film, on voit la beauté
des paysages, on participe à un voyage qui coule de source,
qui suit le cours de l’eau, on avance et les images s’égrènent
l’une après l’autre, jour après jour,
village après village. Mais quand on voit le making-of, le
film réalisé sur les coulisses du tournage, on voit
toutes les difficultés, tous les obstacles, tous les défis.
Ce sont les deux réalités très différentes
du Congo. Je pense qu’il y a d'un côté la sublimation
d’un pays par un cinéaste, artiste, poète qui
a voulu rendre hommage à un peuple, à un pays et à
son fleuve. Et de l’autre côté il y a la réalité
beaucoup plus triviale d’un tournage qui montre bien comment
les choses se jouent, les marchandages, la corruption, les rapports
de force, les arrestations, les complications, les multitudes d’autorisations.
La moitié du temps de tournage est passée dans ce
qu’on appelle parfois "le protocole", mais qui est
en fait la palabre, les négociations avec les multiples autorités.
Heureusement, avec la population, on a eu une relation vraiment
excellente parce que les gens connaissent ce que j’ai fait
auparavant. Il n’y a pas un Congolais qui n’ait entendu
parler du film "Mobutu roi du Zaïre". Et quand j’arrive
dans un village, sur le bord du fleuve, je viens projeter ce film
en même temps que je viens réaliser une séquence.
Et cela crée un événement unique. Les villageois
se rassemblent, les enfants, les grands parents, tous vont pouvoir
voir leur propre pays, son histoire, c’est totalement magique.
Question : On voit aussi tous les bateaux
échoués sur le bord, il y a un sentiment par moments
qu’on est dans un film dramatique, il y a une dramatisation,
mais qui n’est pas mise en scène. Il y a un décor
épouvantable dans lequel il y a des gens qui survivent. Comment
survis-tu à ça ? Est-ce que tu en sors désespéré
pour le Congo ou est-ce que tu restes optimiste ?
On dit dans le film, que la malédiction nous colle à
la peau, même si le fleuve purifie le sang des victimes. C’est
clair qu’il y a des moments extrêmement durs, je ne
le cache pas. J’ai même eu un moment d’émotion
total qui m’a fait arrêter ma caméra. J’ai
craqué, j’ai craqué et à un moment donné,
je n’ai plus pu filmer pendant un certain temps, lors des
interviews des femmes violées. C’était trop,
on était descendu au coeur des ténèbres, dans
ce qui est le plus immonde dans la nature humaine. C’était
extrêmement dur à encaisser. Ce sont ces femmes qui
m’ont consolé et qui ont insisté pour que je
filme leurs témoignages. Il ne faut pas se tromper sur cette
séquence, certains vont dire : mais pourquoi montrer cela,
n’est-ce pas du voyeurisme ? Alors que ces femmes violées
nous ont dit "soyez nos témoins, quelqu’un va
enfin nous entendre, écouter notre parole, notre souffrance"
. Elles voulaient que je filme, et je l’ai fait. Mais toujours
j'ai voulu trouver où se trouvait la lumière au coeur
de ces ténèbres, de ces tragédies africaines
? Comment le fleuve peut-il nous amener vers la lumière,
vers la source. Ca c’est le chemin que nous suivions.
Question : Et en même temps, dans
cette séquence qui est très forte, as-tu d’autres
témoignages que tu n’as pas utilisés ?
Il y a des images que je n’ai pas montrées, et pas
seulement parce que j’avais beaucoup trop d’images.
Il y a des images qui sont une telle horreur qu’elles ne sont
pas montrables. Avec les témoignages des femmes violées
on est dans le récit, où chacun peut se faire l’idée
de l’horreur, mais c’est vrai que montrer les rebelles
qui exposent des têtes coupées ou des bras coupés,
c’est très difficile. Dans le livre "Au coeur
des Ténèbres" Conrad, raconte la réalité
de cette époque, et nous nous sommes retrouvés plongés
là-dedans aujourd’hui, au coeur de la même horreur
où nous avait mené son livre, écrit il y a
presque d’un siècle, c’est surréaliste.
Question : Dans ton film, tu es marqué
par le livre "Au coeur des ténèbres".
Oui, dès que j’ai commencé à faire mes
premiers tournages au coeur de l’Afrique, un des romans qui
m’avait accompagné c’est le livre de Joseph Conrad
"Au Coeur des ténèbres" qui était
cette longue descente du fleuve vers l’inconnu et vers sa
partie la plus obscure. Ce voyage se termine sur le personnage incroyable
de Kurtz - incarné dans "Apocalypse now" par Marlon
Brando - qui meurt en disant "l’horreur l’horreur"
! Mais je ne voulais pas que mon film se termine sur l’horreur.
Au contraire, je voulais que ça se termine, grâce au
fleuve et grâce à la purification de l’eau, par
une renaissance, non seulement du Congo mais du continent africain,
en ce début de millénaire.
Question : Pour revenir à l’épisode
des femmes violées. Ce qui est formidable c’est ce
médecin, d’un humanisme et d’une intelligence
extraordinaire, qui restaure l’image du Congolais.
Dans le film, il y a beaucoup d’images très nobles,
très dignes et très résistantes des Congolais.
Il y a évidemment le médecin et l’infirmière
qui soignent les femmes violées. Il y a aussi un personnage,
très important au niveau de la symbolique, le commandant
du bateau. Ce commandant va devoir remonter le cours d'un fleuve
de tous les dangers, survivre, éviter les obstacles et en
même temps être solidaire des autres, gérer les
passagers, ces 300 personnes qui sont montées sur ce village
flottant, cette Arche de Noé, diriger son peuple d'une certaine
façon. Il a d?" se faire respecter parce que c’est
le chef, et arriver sans encombre. Comme il le dit ?"nous
avons réussi le voyage sans accidents, sans blessés,
sans noyés ?". Ce qui ne l'empêche pas de faire
la fête. Et il devient comme un enfant quand il apprend qu’il
a un 3è fils. C’est une belle image, noble et responsable,
par rapport aux dirigeants africains d’aujourd’hui.
Quelqu'un de responsable, qui sait assumer, qui sait surmonter
les obstacles et qui a la confiance des gens dont il a la responsabilité.
Autre personnage positif, le chef de cette gare à l’abandon,
où il n’y a plus aucun train qui roule depuis 15 ans,
ce qui fait que la région de Kisangani est totalement enclavée
et coupée du monde. Avec un personnel qui n’est plus
payé, et sans aucun moyen, il va faire entretenir la voie,
la rendre accessible, désherber la gare, et créer
toutes les conditions pour que l’activité ferroviaire
reprenne. Ce sont les personnages, auxquels toute l’Afrique
va s’identifier, car on peut s’appuyer sur eux, ce sont
eux qui vont permettre de reconstruire notre continent.
Question : Est-ce que ces difficultés
t’ont empêché de filmer ce que tu voulais ?
Non, j’ai même tourné beaucoup plus qu’il
ne fallait. J’ai tourné de l’embouchure à
la source du fleuve tout au long des 4370 km du fleuve. Mais je
connaissais les étapes, j’avais développé
chaque histoire, de chaque ville ou de chaque lieu. Tout le travail
de montage a été de trouver une dramatisation, une
structure cinématographique, pour suivre le cours de ce fleuve.
Mais il y a dans le film des écarts par rapport à
la géographie parce que, ce qui m'importait c’était
de faire sens, c’était la réflexion, l’itinéraire,
et la dramaturgie du film, que j'ai privilégié par
rapport à la précision géographique. Ce n'est
pas un film journalistique ni didactique. Et si je me suis posé
la question de savoir s’il fallait intégrer les cartes
pour situer les lieux, je l’ai évacué très
vite. Nous sommes dans la parabole, dans l’universel, le fleuve
est métaphorique. Je ne voulais pas entrer dans le didactisme
qui aurait tué le cheminement initiatique du spectateur à
travers le film.
Question : Ce qui est frustrant, c’est
que j’ai l’impression que le film ne dure que 26 minutes
alors qu’il a une longueur de 2 h. Ce qui est très
long passe à une vitesse tellement rapide. Est-ce qu’il
y aura par exemple un film Congo River II ?
Il y aura une série télévisée de 3
h qui va être très dense. Je pourrais faire 5 h sans
doute. Je pense développer un point de vue sans doute plus
géopolitique, plus journalistique, plus géographique.
Avec beaucoup d'archives, de contrepoints d’archives qui remettent
en abîme l’histoire du Congo et la mémoire coloniale.
Je peux avoir accès à beaucoup d’archives inédites
de grande valeur esthétique, politique, géographique
ou historique. Je pense même faire un 52 minutes monté
uniquement avec des archives et qui serait la mémoire du
fleuve.
Question : Une question sur le problème
des religions et des sectes, il y a au moins dans le film 3 ou 4
moments qui évoquent cette question.
Très vite j’ai senti que la religion était
devenue vraiment fondamentale pour les Congolais. Il y a aujourd’hui
un phénomène très clair d’un peuple qui
est fatigué, plus que fatigué, épuisé,
épuisé d’attendre. Ils ont attendu l’indépendance,
ils ont attendu la fin de la dictature, ils ont attendu l’émergence
de la démocratie. Ils ont cru à l'indépendance,
ils ont cru au marxisme pour certains, à la démocratie
pour d’autres, et rien ne s’est concrétisé.
Il y a aujourd’hui un repli identitaire, si on peut dire,
vers le religieux et vers la tradition, le fétichisme et
toutes les pratiques les plus ancestrales, qui parfois se conjuguent.
Dans tous les actes de la vie, le retour au religieux est là
comme force de survie, de résistance. Je pense que ce n’est
ni positif ni négatif. C’est une source de revitalisation,
de retrouver de l’énergie, de réaffirmer une
croyance dans la vie. Cela passe par le religieux aujourd’hui,
parce que les Congolais n’ont pas vu d’autres solutions.
De mon point de vue, c’est un certain opium. Mais quand on
est dans la souffrance, on a besoin d’apaiser la souffrance.
Question : Les gens sont-ils crédules
?
Je ne veux pas porter de jugement.
Question : Un documentariste qui ne veut
pas porter de jugement ?
Je ne veux pas me substituer aux spectateurs. Je n’ai pas
à leur dire ce qu’ils doivent penser. Je leur fais
faire un cheminement dans un pays, à travers des images,
des séquences, des personnages, des tragédies, des
histoires, de la poésie, du rêve, mais le spectateur
doit faire sa propre opinion. Il est dans un documentaire, il n’est
pas dans un reportage de télévision. En fiction, on
laisse le spectateur faire ses identifications à l’un
ou l’autre des personnages, se questionner, faire son travail
de spectateur simplement et pouvoir tout d’un coup avoir son
propre point de vue sur ce qu’il voit. Alors oui, je guide,
je donne une direction, un sens, il y a bien une morale dans le
film, mais je n’ai pas à dire le bien ou le mal des
personnages que je montre. Ils sont comme ils sont. Je ne veux pas
dire du bien ou du mal de la religion.
Je montre la situation, je la mets en perspective, je la recontextualise
par les images, et puis chacun décide avec sa conscience.
Sinon je me substitue au spectateur. Je pense que chacun va interpréter
les situations très différemment. J’ai montré
le film au Congo. Je sais que certaines images coloniales vont être
vues comme l’insupportable exploitation coloniale, parce qu’on
voit un blanc qui dirige des Africains qui travaillent dur. Mais
certains Congolais disent : "à l’époque
il y avait du travail, et en plus les gens travaillaient avec enthousiasme
!". Donc la même image a deux lectures. Mais je suis
très habitué à cela, car depuis les projections
de "Mobutu, roi du Zaïre", j’ai vu combien,
suivant les situations géopolitiques de chaque pays africain,
chacun faisait sa propre lecture du personnage et de la dictature.
Je pense qu'un vrai film laisse des libertés de lectures
suivant les cultures, les situations historiques et la personnalité
de chacun.
Question : A un moment, on voit des singes
...
Dans les bois par exemple, on aborde la question de la disparition
des espèces protégées, le braconnage. Mais
je ne fais pas un discours sur le braconnage. Je montre qu’en
effet, aujourd’hui, le gars qui habite la forêt survit
en tuant les singes et en les vendant aux gens qui passent sur le
fleuve, et qui se nourrissent de singe. C’est terrible parce
que c’est vraiment une disparition progressive et quasi totale.
J’ai traversé le lac de Lupemba, il y avait voici une
vingtaine d’années 70 variétés d’antilopes,
aujourd’hui zéro. Je n’ai plus vu d’éléphants,
ni de girafes. Et si on veut qu’il y ait des éléphants
au Congo, il faudra les importer de Zambie ou du Zimbabwe.
Question : Il y a les arbres aussi, c’est
tout ce qu’il y a de précieux dans cette forêt
immense ? Quand on voit l’abattage de ce magnifique arbre,
quelque part c’est terrible parce que en plus il a failli
tomber sur toi ?
Oui, là j’ai eu choc, car j’étais convaincu,
vu le sens dans lequel on est en train de scier l'arbre, qu’il
allait tomber de l’autre côté et personne ne
m'avait dit qu’il allait tomber vers moi. Et il est tombé
à un mètre de moi ... je ne m’y attendais pas.
Et comme cet arbre pèse des dizaines de tonnes, le risque
était réel.
Question : Alors magnifique image, la
toute dernière, cette source ...
Une source, ça n’est rien, ce n’est jamais qu’un
filet d’eau qui démarre quelque part, c’est le
point le plus éloigné en distance de l’embouchure,
c’est le premier point d’où l’eau part
et puis d’autres rivières vont venir former un fleuve
et il va gonfler, gonfler jusqu’à aller se fondre dans
l’océan. C’est vrai qu’une source c’est
un marigot, c’est un petit point d’eau. Il a une valeur
sacrée surtout pour les Congolais. Il y a un chef coutumier
gardien de la tradition de cette source fondée par Dieu et
préservée par les ancêtres. J’ai d?"
là aussi faire une petite séance initiatique, boire
l’eau de la source, et avoir la protection. C’est important.
Dans ce voyage, j’ai veillé quand même à
de nombreux moments à avoir cette reconnaissance et cette
protection des autorités coutumières, qui devaient
me protéger des maléfices et des génies de
l’eau.
Ça a l’air idiot mais quand les gens m’ont dit
attention, en voulant faire un exploit et traverser les rapides,
Dieuleveut voulait juste faire un exploit sur le fleuve. Et il n’a
jamais établi ses rapports essentiels avec ceux qui sont
les gardiens du fleuve, c’est-à-dire les autorités
coutumières. Je pense que ça m’a aidé
dans le voyage. En tous cas, des gens me disaient "Dieu te
protège". Quand je nageais dans le fleuve (j’adore
nager) je me laissais porter par le courant. C’est un tel
bonheur de nager dans le sens du courant, à une vitesse extraordinaire.
Les gens étaient un peu inquiets. J’avais de l’avance
sur la barge parce que, quand on se laisse porter par le courant,
on va extrêmement vite.
Les gens m’accompagnaient le long du fleuve, parfois il y
avait 500 m de chaque côté, jusqu’aux rivages.
Ils observaient tout ça en disant : ?"Ce blanc qui
nage au milieu de notre fleuve ?" et quand j’accostais,
ils me disaient : "Attention soyez prudent avec les crocodiles".
Mais quand on dit "avec les crocodiles", on veut dire
bien souvent les sorciers, les maléfices. Et puis : "Vous
allez nager sous l’eau, est-ce que vous n’allez pas
réveiller Mamie Wata qui pourrait ...". Je leur répondais
: "non, non c’était juste pour la calmer".
C’est vrai qu’il y avait ce rapport très magique
dans le fleuve. Mais, en même temps, ils appréciaient
que je m’immerge dans l’eau et que je sois un homme
de l’eau. C’était aussi un geste que je montrais,
une fusion on va dire, c’était l’absorption,
la cosmogonie congolaise.
Cette interview à été réalisée
par Mirko Popovitch lors du festival de Namur |