Ciné-club éducatif & culturel de Mons (CCEC)
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Congo river : Au-delà des ténèbres de Thierry Michel
   
Titre original Congo river : Au-delà des ténèbres
Réalisation Thierry Michel
Scénario Thierry Michel & Thomas Cheysson
Interprétation Thierry Michel & Lye Mudaba (narrateurs)
Musique Lokua Kanza
Photographie Michel Téchy
Pays Belgique
Année 2005
Durée 1h 56min
Genre Documentaire
Producteur(s) Serge Lalou & Christine Pireaux
Site officiel  
Scoops  
 
 
 
La projection aura lieu à IMAGIX - Mons - Salle 12 - Plan d'accès
Le jeudi 18 mai 2006
Le film est projeté en version originale Française
Le film est projeté sans entracte ni publicité
Les séances :
 
  • 17h00 et 20h00 avec présentation et feuillet sur les films à chaque séance
  • 14h30 et 22h30 sans présentation et feuillet sur les films à chaque séance
 
 

Sur les traces de Stanley, le film "Congo River" nous fait remonter de l'embouchure à la source le plus grand bassin fluvial du monde, celui du fleuve Congo. Tout au long de ses 4.371 Km, nous découvrons les lieux témoins de l'histoire tumultueuse du pays, tandis que les archives nous rappellent le souvenir des personnages de la mythologie africaine qui en ont fait son destin : les colonisateurs Stanley et Léopold II, les dirigeants africains Lumumba et Mobutu.

Ce voyage au coeur de l'Afrique, par delà les ténèbres des tragédies et des guerres, est un hymne à la vie, à l'égal de cette végétation indomptable qui enserre les rives du fleuve. Sur les berges, aux différentes étapes du voyage, les images égrènent les joies et les souffrances d'un peuple, les fêtes et les drames qui rythment l'existence des piroguiers, pêcheurs, commerçants, voyageurs, militaires, rebelles,enfants soldats, miliciens maï-maï, femmes violées... tout un peuple en quête de lumière et de dignité.

Mais ce périple est aussi un cheminement personnel, celui d'un cinéaste qui a déjà consacré trois films à l’ex-Zaïre, en montrant l'arrogance du pouvoir et la révolte populaire avec "Zaïre, le cycle du serpent", l'esprit prédateur et bâtisseur avec "Les derniers Colons", la vanité tragique d'un despote shakespearien avec "Mobutu, roi du Zaïre". Avec "Congo River", Thierry Michel continue sa quête de lumière et de ténèbres, porté par ce désir de remonter dans le mystère et les profondeurs de ce pays et de sa forêt, dans le temps et l'histoire de ce fleuve majestueux.

 
 
Prix du Meilleur Film Art et Essai Européen par le jury du 36ème Forum de Berlin
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Cinenews - Adeline Weckmans
 

L'Afrique fascine Thierry Michel. Depuis une décennie, il promène sa caméra sur les terres du Zaïre, puis du Congo, s'efforçant de montrer les choses sous un autre angle, mais surtout, nous transmettant l'amour infini qu'il lui porte. Pour ce cinquième film au Congo, il décide de quitter l'univers urbain, et nous emmène aux sources mêmes de la vie: l'eau du fleuve, artère principale du pays. Marchant sur les traces de Stanley, Livingstone, utilisant des images d'archives – qui nous amènent aussi à réfléchir sur notre passé colonial - il nous fait découvrir un courant majestueux, une végétation dense, des vestiges coloniaux, toute une population qui vit aux abords du fleuve.

4371 kilomètres qui ont été témoins de toute l'histoire du Congo. Un fleuve dont l'importance est redevenue ce qu'elle fut: la forêt a repris possession des routes dans nombre d'endroits, et la voie fluviale reste, pour beaucoup, le seul moyen de traverser le pays, que ce soit pour le commerce, les voyages, ou simplement pour se rendre à l'hôpital. Des barges surpeuplées parcourent le fleuve dans toute sa longueur, comme autant de micro-cités flottantes. Ce film ne pourrait certainement pas être qualifié de confortable, mais le voyage vaut la peine d'être vécu.

  Source : http://www.cinenews.be/Critics.Detail.cfm?ContentsID=4367&lang=fr
   
cinemaniacs - Christian Collin
  Une croisière en forme d'exode sur le grand fleuve: 1700 km de bief navigable entre Kinshasa et Kisangani. Si, si, c'est bien le 21 ème siècle qu'on nous montre! Et la référence à Conrad (Au coeur des ténèbres) n'est pas innocente: c'est tout un peuple, et des plus attachants, qui replonge dans l'obscurité de ses routes coupées et de ses voies ferrées envahies par la végétation. Une stupéfiante immersion au milieu d'un chaos hallucinant: émouvant et surréel...mais vrai!
  Source : http://www.cinemaniacs.be/film.php?id=9448
   
Routard - Jean-Philippe Damiani
 

Plus qu’un documentaire, Congo River est une aventure : la remontée des 4 371 km du fleuve Congo, de l’embouchure à sa source. Et, au-delà de l’exploit, le portrait saisissant d’un pays au cœur de l’Afrique, à l’histoire tragique et à l’avenir incertain. Ne manquez pas cet hymne à la vie et au continent noir. [Suite sur le site officiel]

  Source : http://www.routard.com/mag_evenement/250/congo_river_au_dela_des_tenebres.htm
   
fluctuanet
 

Une barge où s’amoncellent familles et bétail remonte le cour du fleuve Congo. La caméra de Thierry Michel, attachée aux luttes et espoirs des populations en difficulté, se retrouve embarquée dans l’aventure. Par un panorama filant le long des rives se dessine un pays meurtri mais vivant.

Thierry Michel est loin d’être un débutant. Commencée en Wallonie en 1971, au sein des conflits miniers, sa carrière de documentariste s’est poursuivie en Russie, au Brésil, au Maroc, pour finalement trouver un nouveau territoire de cœur, le Congo. Après cinq films consacrés aux problèmes économiques et politiques de ce pays, il offre avec Congo River un film à la hauteur de l’attention et du respect qu’il lui porte : riche, complexe, parfois de parti pris, toujours fascinant.

Installée dans une sorte de village flottant où se côtoient bétail et population bigarrée, la caméra remonte le fleuve Congo jusqu’à sa source, sur plus de 4000 kilomètres. Le parcours de l’insolite embarcation dessine un long travelling que ponctuent des rencontres nous éclairant sur l’état de la nation congolaise. Voyage au cœur des origines et de l’actualité, le panorama est parfois interrompu par des archives, films de propagande colonialiste mettant en regard de manière ironique les mensonges du passé et les réalités du présent. La démarche tente de saisir l’inertie dans lequel est plongé ce vaste espace en perpétuel recommencement, sujet aux guerres intestines et aux dictatures.

(JPEG) Du mouvement émerge une succession de constats faisant fi de la temporalité et de la géographie. La construction de Congo River ne cherche pas une cohérence physique mais s’attache à rendre compte de réalités sociales et spirituelles. Ainsi on s’arrête pour explorer une université désertée, apparemment habitée par l’unique gardien d’un gigantesque herbier oublié de tous. Cette vision poignante devient ici symbole, celui de la mort de la mémoire au sein d’un pays voué à une survie permanente. Même les vestiges du règne de Mobutu, gagnés par la jungle et les eaux, ces "génies qui engloutissent le pouvoir et la révolution ", sont comme bannis des souvenirs collectifs. Le chemin ne s’arrêtant pas là, brusquement on avance, on navigue contre les courants, croisant d’autres navires, d’autres populations en migration. Puis comme par hasard, sur une rive, on rencontre une foule endimanchée écoutant les boniments d’un évangéliste. L’homme de Dieu attise par ces vociférations les transes des croyants et semble avant tout veiller à la récolte de l’aumône. Ainsi, par touches, au fil des pérégrinations, on découvre les religions locales, avec leurs mécanismes et détournements. La foi, asservie à des causes au mieux égoïstes, au pire criminelles, changeant de forme mais toujours en action, dévoile sa puissance.

Un voyage à rebours du temps

A chaque approche du rivage, les images semblent comme habitées par celles d’Apocalypse Now, où l’équipage en quête du colonel Kurtz paraît descendre dans une folie toujours plus profonde. La coïncidence n’est en fait qu’apparente, le film de Francis Ford Coppola s’inspirant d’Au cœur des ténèbres, un roman de Joseph Conrad justement situé au Congo. Tout se passe ici comme si le temps s’inversait, le présent le plus brûlant rejouant les errances du XIXème siècle. Remonter le fleuve vers sa source, c’est aussi voyager à rebours de l’histoire et du progrès. Plus on chemine, plus la situation s’embourbe dans des conflits isolés, éloignés en apparence de toute rationalité. Ainsi croisons nous la route du chef des guerriers Mai Mai, un militaire fantoche usant de terreur, de viols et de croyances hétéroclites pour asseoir son pouvoir de pacotille.

La peinture du Congo se veut donc morcelée, incomplète. Mais elle met en évidence les conséquences d’une colonisation puis d’une dictature laissant une population dans le désarroi. Le travail des enfants au sein des mines de cuivre et de cobalt n’est pas dissimulé, les friches industrielles et les infrastructures ferroviaires sont montrées pour ce qu’elles sont : des épaves rouillées en attente de remise en marche. Le pays semble pris de folie et de léthargie, paradoxale état d’un monde qui ne demande qu’à redémarrer, qu’à se ressourcer. A l’image de cette barge bondée risquant à chaque instant de s’échouer ; mais aussi de ce fleuve qui s’écoule, immense, à la fois calme et terrible, indifférent aux vicissitudes des hommes.

  Source : http://www.fluctuat.net/2963-Congo-River-Thierry-Michel
   
portal unesco
 

Une semaine après les célébrations de la Journée mondiale de l’eau consacrée au thème "Eau et culture ", le Directeur général de l’UNESCO a assisté, le 30 mars 2006, à l’avant-première du film "Congo River : au-delà des ténèbres ", du réalisateur Thierry Michel. Cette manifestation a été organisée conjointement par les délégations permanentes de la République démocratique du Congo, du Royaume de Belgique et de la Communauté française de Belgique, avec le soutien du Département Afrique et du Secteur des sciences de l’UNESCO.

Le film "Congo River " traite des questions essentielles liées aux rapports entre l’eau et l’homme. " La science et la technologie jouent, certes, un rôle crucial dans la gestion et la gouvernance des ressources en eau. Mais la dimension culturelle de l’eau mérite que l’on s’y arrête. Comprendre l’interface entre culture et nature, entre l’homme et l’eau, c’est la voie qui pourra nous mener à la valorisation des connaissances traditionnelles en matière de protection de l’environnement et de gestion des ressources en eau, de façon à réduire milliard de personnes privées d’eau potable, et le très grand nombre d’enfants qui meurent chaque jour à cause des maladies liées à l’eau ", a déclaré M. Matsuura.

Le Directeur général a rendu hommage au talent du réalisateur, Thierry Michel, qui par "Ce voyage le long du Congo, (…) nous offre aussi l’occasion de rendre hommage aux peuples riverains du fleuve et de son bassin : la République démocratique du Congo, le Congo, l’Angola, la Zambie, la République centrafricaine, le Cameroun, le Rwanda et le Burundi ".

M. Matsuura s’est réjoui que la République démocratique du Congo, un des pays en situation de post-conflit avec lequel l’UNESCO entretient des relations privilégiées, soit une nouvelle fois au cœur des événements à l’UNESCO. Il a chaleureusement remercié les Ambassadeurs de la République démocratique du Congo et du Royaume de Belgique, ainsi que le représentant de la Communauté française de Belgique, pour leur présence et leur contribution à l’organisation de cet événement qui permet de mettre en évidence "le rôle de ce grand et majestueux fleuve comme facteur d’intégration régionale pour tous les pays riverains ".

  Source : http://portal.unesco.org/en/ev.php-URL_ID=32427&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html
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Tourner un film au Congo
 
  • 6 mois de préparation
  • 4 mois de repérages/tournage en équipe légère
  • 3 mois de tournage en Haute Définition
  • 1 an de montage

Tourner un film sur le fleuve d'un pays-continent à peine sorti de conflits sanglants et sous l'emprise de chefs de guerre régionaux et de fractions rebelles entraîne bien des difficultés, tant de la sécurité de l'équipe que de l'organisation du voyage.

La logistique a été très complexe car il s'agissait de remonter le fleuve par tous les moyens de transports possibles et imaginables, tant fluviaux et terrestres : bateaux, barges, pirogues et canots sur les parties navigables, mais aussi 4X4, motos, et même vélos sur certains tronçons plus ou moins carrossables. Sans oublier les avions petits porteurs et hélicoptères indispensables pour réaliser les vues aériennes des paysages les plus majestueux de ce fleuve et en particulier les innombrables rapides et chutes. Mais notre option de déplacements a toujours été de privilégier les transports publics locaux afin de partager la vie de la population congolaise.

De plus il fallait s’assurer à tout moment de sécuriser la matière tournée, le matériel technique et nous avions besoin de points d'appuis logistiques dans les principales agglomérations qui jalonnent ce fleuve afin d'avoir toujours un poste de repli en cas de problème technique sécuritaire ou sanitaire. Et nous voulions éviter d'être accompagné durant ce périple par des agents des services de renseignements qui, s'ils nous auraient assuré une protection, auraient aussi limité notre liberté d'action dans nos contacts avec des Congolais de toutes obédiences et de toutes les ethnies.

Mais surtout, ce voyage a nécessité de multiples autorisations et tampons, d'innombrables démarches auprès des différentes autorités administratives, policières, militaires et auprès de l'ensemble des services de sécurité, tant dans les zones gouvernementales que dans les multiples zones rebelles.

Il nous fallait enfin une équipe de collaborateurs congolais, province par province, ethnie par ethnie, parlant les langues et dialectes de la région et au courant des réalités du terrain.

  Source : http://www.congo-river.com/index.php?module=articles&cat=fr&id=1128667374&p=0
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Désormais, une immense plaie m'habite… qu'allais-je donc chercher dans ce pays ? "Voyage au Congo" (André Gide)
 

Je cherche, depuis quelque temps déjà, comment aborder l'Afrique dans son intemporalité et dans son universalité, comment parler de ce continent tout à la fois au passé, au présent et au futur, comment filmer ces paysages et ces hommes, au plus profond de leur culture et de leur tradition. Je souhaite capter et transmettre ce qui fait le bonheur, mais aussi le tragique de ce continent, exprimer ce que cette région du monde peut transmettre aux autres cultures et aux autres civilisations comme valeurs fondatrices, en termes d'échange et de dialogue, dans cette relation du donner et du recevoir qui est la base de toute relation humaine.

Et même si l’Afrique a accumulé un retard technologique considérable dans la course au développement et au profit, dominée par les oligarchies financières, en termes de culture, de mode de vie, de célébration de la vie et de respect de la mort, l'Afrique a encore bien des choses à nous offrir. Et si Stanley, explorateur mercenaire au service des puissances royales et impériales de l'époque coloniale, s'est enfoncé au cœur de ce continent pour y imposer la poigne de fer du joug colonial, d'autres, comme Livingstone, ont été aspirés par ce continent dans une quête personnelle et existentielle, dans une ivresse mystique qui les a conduits à la mort.

C'est sur les traces des uns et des autres que je partirai sur le grand fleuve, pour mieux comprendre ce continent noir aujourd'hui oublié des grands courants médiatiques et le plus souvent réduit à ces images exotiques de la faune, de la flore ou encore à ces autres images de massacres, de rebellions et de guerres interethniques qui font parfois la ?" Une ?" des journaux télévisés. Même si "…après le 11 septembre, il importe que l'ordre règne dans les banlieues du monde, et les puissances – Etats-Unis, France, Grande-Bretagne – s'y emploient. Mais si les rôles ont été redistribués, si de nouveaux acteurs sont apparus, les ambitions demeurent, et les intérêts des populations continuent à passer au second plan. Le destin de cette région convoitée est exemplaire d'une configuration désormais planétaire".

Dans ce cheminement, dans cette découverte progressive, vers laquelle ce voyage va m'entraîner, de voisinage en voisinage, d’étape en étape, j'essayerai de voir, d'écouter, de m'émouvoir et de réfléchir, dans les deux sens philosophique et optique du terme réflexion. Remontant vers la source du fleuve et vers les origines de ce pays continent, je compte entraîner le spectateur sur ce chemin initiatique qui, bien au-delà de la réalité contemporaine de l'Afrique et de l'histoire de ce pays, nous permettra d'intégrer à notre imaginaire, cette part de l'histoire des hommes, de l'histoire du monde.

De cette manière, en une décennie, après avoir filmé, avec "Zaïre le cycle du serpent", un moment de l'histoire du Congo-Zaïre prise dans les filets de la dictature et du parti unique, après avoir réalisé avec ?"Mobutu, roi du Zaïre ?" le portrait d'un homme qui, se croyant un demi-dieu, avait confondu son pays et sa personne, aujourd'hui, avec ce nouveau projet, je désire remonter encore davantage dans les profondeurs de ce pays, de sa forêt équatoriale et dans le temps de l'histoire d'un fleuve millénaire.

Un chemin vers la lumière

Aujourd'hui, un fragile accord de paix a permis la réunification du Congo et l'ouverture des voies de communications dont principalement le fleuve, seule voie d’accès à de nombreuses régions et véritable poumon par lequel la vie économique, politique et culturelle va pouvoir reprendre. L'heure est à l'unification du pays et à la reconstruction. C'est ce moment charnière, cette période d'espoir pour tous les congolais que j'ai voulu filmer.

Au cœur de ce pays, les routes construites à l'époque coloniale ont été depuis longtemps reprises par la forêt. Seuls subsistent ces réseaux de rivières et de fleuves ramifiés à l'infini et qu'aucun homme ne peut détruire. Les africains empruntent ces rivières depuis des milliers d'années, des générations se sont succédées sur le bord du fleuve, des cultures archaïques y sont nées parfois pour s'y évanouir définitivement il y a quelques centaines d'années, laissant les régions complètement envahies par la forêt sauvage.

Seul le fleuve peut nous tirer de ce monde d'obscurité et de stagnation. Seul le fleuve peut nous entraîner vers la lumière, vers l'espace, toujours plus loin, vers la mer. Seul le fleuve nous apporte cette paix des corps et des esprits, seul le fleuve nous sort de cet enfer, de ce chaos. Seul le fleuve nous donne un rythme, un sens à la création, un chemin, un itinéraire, une quête.

  Source : http://www.congo-river.com/index.php?module=articles&id=407434785&cat=

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Entretien avec le réalisateur Thierry Michel
 

Question : Pourquoi ce film "Congo River" ?

"Congo river" c’est la continuation d’autres films réalisés en Afrique, et particulièrement au Congo. J’ai réalisé 8 films africains sur un peu plus d’une décennie, dont 5 films au Congo/Zaïre. Dans ces autres films, j'ai capté des moments précis de l’histoire contemporaine. Et avec "Mobutu roi du Zaïre" j’ai essayé de remonter, à travers un personnage éminemment cinématographique et symbolique, 40 années d’histoire de l’Afrique post indépendantiste.
Avec "Congo River", j'ai voulu aller plus loin et dépasser l’univers que je connais bien, l’univers urbain des grandes villes congolaises Kinshasa, Kisangani, Lubumbashi.

J'ai voulu, par ce voyage un peu initiatique à la source du fleuve, découvrir l’Afrique dans son intemporalité, dans son retour à ses origines, mais aussi dans les tumultes de l’histoire parce qu’un fleuve est toujours le témoin de l’histoire. Partout dans le monde, c’est à partir des fleuves et des mers que se sont bâties les civilisations (Nil, Tigre et Euphrate, etc). Ce grand fleuve parmi les plus grands du monde a une dimension très cinématographique de beauté, de majesté. Il y a donc la dimension historique avec des traces de la mémoire sur le fleuve, et il y a la découverte et le voyage, la rencontre d’un peuple qui vit du fleuve et sur les berges du fleuve.

Question : Pourquoi Congo River ?

Je voulais faire ce grand voyage de plusieurs mois à travers l’Afrique, un voyage géographique sur les traces des grands explorateurs Stanley, Livingstone, mais aussi Conrad qui a écrit ce magnifique roman "Au Coeur des Ténèbres". Mais le fleuve c’est aussi la mémoire de l’histoire. Je traversais un pays où il n’y a plus d’autres moyens de communication. Le fleuve et le rythme du fleuve m’imposaient d’aller au-delà de l’immédiateté du vécu de chacun, de prendre le temps, dans un espace sublime, en quête de moi-même évidemment, puisque tout film est toujours un chemin initiatique, et tout voyage une épreuve. Mais je voulais aussi aller à la rencontre de l’autre au coeur de l’Afrique. Je voulais comprendre comment ce continent oublié, qui a subi un désastre total et qui a vécu toutes les tragédies, la traite négrière, la domination coloniale, les indépendances, les guerres, les dictatures, est aujourd’hui en train de commencer à se recomposer sur ses débris. Et d'autant plus que le fleuve va être le ciment de cette reconstruction et de cette unité de vie.

Question : Pourquoi ?

J’ai fait des films au Brésil, dans l’empire soviétique, en Iran, au Maroc, j’ai fait des films en Somalie, en Guinée. J’ai commencé à voyager à travers le monde avec ma caméra, à m’interroger sur l’état du monde avec ma caméra. Mais ma caméra depuis 10 ans revient régulièrement sur les lieux du crime, c’est-à-dire là où j’ai fait un film dans des circonstances incroyables et qui pour moi est très important "Zaïre le cycle du serpent". A l’époque, j’ai croisé une page d'histoire qui m’a passionnée, un pays en pleine mutation, grand comme un continent, fabuleux par la diversité de ses paysages, tumultueux par son histoire et je me suis pris de passion pour ce Congo. J’y ai noué des amitiés et j’en suis devenu un témoin privilégié. Depuis, c'est devenu un besoin vital pour moi de m’immerger au coeur de l’Afrique à travers ce pays et son fleuve parce que ce fleuve en est évidemment l’artère principale.

Question : Dans 30 ans, s’il n’y a pas tes films, il n’y aura plus rien sur le Congo ?

C’est vrai, je pense être un témoin privilégié, avoir eu la chance de faire des images qui vont rester dans la mémoire collective du continent. Ça sera le portrait d’une fin et d’un début de siècle d’un grand pays africain. Au Congo, mes films sont vraiment une référence dans l’imaginaire des Congolais. "Mobutu" évidemment, et "Congo River" prochainement. Et comme j'intègre aussi des archives à mes films, donc une autre mémoire, ils permettront aussi de préserver la mémoire dans le futur. Mais le cinéma, et encore plus le cinéma documentaire, c’est la lutte contre la mort, contre la perte, contre l'oubli, pour préserver la mémoire. Il y a un proverbe africain qui dit que la mémoire est comme une calebasse : vide, elle va surnager à la surface de l’eau et se fracasser contre les rochers, et bien remplie, elle va s’immerger au fond de l’eau pour préserver cette mémoire pour un lointain futur.

Question : Il y a des moments assez extraordinaires dans ton film, notamment au moment où on voit une image d’un colon qui dirige le coupage du bois. Et puis on voit aujourd’hui 50 ou 70 ans après la même chose.

L’interaction des archives fonctionne dans les deux sens de l'Histoire. Je connaissais les archives, donc je cherchais l’image contemporaine pour faire le lien passé/présent. De la même manière, après avoir filmé des images d’aujourd’hui, j’ai recherché les images équivalentes, leur mémoire dans les archives. Par cette juxtaposition, les archives sont une mise en abîme, un questionnement de l’histoire coloniale par rapport au présent. Dans cet exemple, j'ai voulu montrer la pérennité de la déforestation, de l’exploitation de la nature, et aussi celle du rapport entre le blanc qui est le patron et le noir qui est le travailleur. Quant aux moments magiques dans le film, c’est le fleuve qui est magique. A un certain moment on met la caméra et l’on capte sa beauté, sa majesté, sa grandeur, et aussi son mystère.

Question : Un moment incroyable, c’est le bateau qui a échoué. Ce n’est pas toutes les semaines qu’un bateau échoue. On dirait qu’il y a une destinée de Thierry Michel qui doit filmer ces images. Est-ce que tu as eu de la chance, ou es-tu prédestiné, ou bien as-tu passé 2 ans à attendre ces événements ...

A chaque fois que je pars en tournage, en l’occurrence dans un voyage, je me fais un programme imaginaire, un plan de travail, une liste de séquences que j'espère pourvoir filmer, qui vont toucher à tous les aspects de la vie du fleuve, la vie, la mort, un mariage, une naissance, un décès, un accident, un enlisement, une guerre, une rébellion, une cérémonie religieuse, une cérémonie traditionnelle, la maladie du sommeil. Et puis le cours du fleuve va me mener, à son rythme plutôt lent, à rencontrer ou pas les événements. Et pourquoi est-ce que je les rencontre ? Peut être est-ce la question du hasard et de la nécessité, je ne sais pas. Il y a une alchimie qui fait que les choses se passent. Evidemment, je ne souhaitais pas rencontrer une barge qui allait avoir un accident avec 250 morts. Cela s’est produit parce que ce type d'accident se produit de manière assez régulière, ce fleuve est un fleuve dangereux et la mort est toujours présente. Arriver à destination est une hypothèse de départ et non pas une certitude, il y bien un peu de chance, mais la chance, on la provoque, il faut être au bon endroit au bon moment, c’est ça peut être la qualité du cinéaste, et du documentariste. Je pense que le hasard et la nécessité font que nécessairement tu rencontres ce que tu cherches, par une alchimie, où joue aussi l’inconscient, et surtout l'intuition. Je fais énormément confiance à mon intuition, c’est déterminant.

Question : Peux-tu expliquer comment a été organisé le voyage ?

Notre but pendant tout le voyage était de partager les transports en commun. Barges, baleinière, pirogues. Quand les gens voyageaient sur des barges, ces plateformes chargées de matériaux dans les cales, et au-dessus desquelles chacun faisait son abri avec un bout de bois et une petite toile, une bâche pour résister aux pluies, à la chaleur, au vent, on voyageait avec eux. On s’était installé avec eux, c’était important. J’avais d’autres moyens, d’autres solutions logistiques, mais on voulait partager la même galère et partager les mêmes épreuves dans un vrai dialogue avec la population. En même temps et cela peut sembler paradoxal, on transportait une technologie de pointe, une caméra Haute Définition, moderne, sophistiquée, des lampes HMI et toute la logistique technique. On devait avoir un groupe électrogène pour recharger nos batteries et du carburant pour alimenter ce groupe…1.000 litres d’essence. Et tout notre matériel de camping, moustiquaires, et... Mais on se lavait dans l’eau du fleuve, on a partagé la nourriture, on mangeait des poissons du fleuve, on partageait la vie de tout le monde...Et cela nous a permis d'être au plus près de la population et de refléter ses conditions de vie, sa vérité.

Question : Combien de temps a duré le tournage du film, la préparation initiale ?

Nous sommes partis sur le fleuve, et ce n'était pas une petite aventure, tant d’un point de vue cinématographique que d’un point de vue purement logistique. C’était un voyage long car le fleuve est extrêmement long. Il fait 4371 km. Le voyage allait durer non seulement à cause de la longueur du fleuve mais à cause de tous les obstacles car c’est un fleuve qui n’est pas navigable sur tout son cours. Il y a à 7 endroits des rapides, des chutes, des cascades qui font qu’on doit le contourner par les terres. Et cela dans un pays où il n’existe plus aujourd’hui d’autres infrastructures que l’eau, plus de trains, plus de chemins de fer. Donc il fallait emmener avec nous une logistique lourde, par exemple du carburant, de l’eau des groupes électrogènes sans parler de notre technologie. Puisqu’on était là avec une technologie d’avant-garde, le top de la technologie d’aujourd’hui, une caméra Haute Définition, avec des batteries à charger.

Et une équipe qui n’était pas petite parce que je voulais que, outre les techniciens image et son, il y ait les collaborateurs congolais, assistants, journalistes, un logisticien et tous les guides et traducteurs locaux dans chaque province, dans chaque région qui parlaient la langue et qui connaissaient le terrain. C'était vraiment un voyage de longue haleine. J’ai fait une partie uniquement avec mes collaborateurs congolais, une caméra plus légère pendant 4 mois. Pour la deuxième partie du tournage qui a duré 3 mois, on a continué avec une équipe plus complète et des techniciens européens. J'ai ainsi totalisé 7 mois tout au long du fleuve. Mais la principale difficulté n’était pas seulement logistique. C'était évidemment les autorisations puisqu’on tournait dans un pays en guerre. Un pays ?

Non, plutôt plusieurs pays puisque chaque rébellion a son territoire, avec parfois des sous-rébellions qui se font la guerre. Et les résistants comme les milices Maï-Maï qui résistent aux rebelles. Il me fallait négocier non seulement les autorisations gouvernementales en amont - qui étaient déjà extrêmement nombreuses – mais aussi les autorisations locales. Il fallait négocier avec les gouverneurs, la s?"reté d’Etat extérieure, la sû"reté intérieure, le renseignement militaire, la force navale, les autorités coutumières dans chaque province, puis dans chaque région, dans chaque sous-région, dans chaque territoire. Au moins la moitié du temps a été passé dans ces négociation pour les autorisations et dans ces obstacles (arrestations, contrôle d’identité, détention, garde à vue dans les casernes, etc.). C’était évidemment un aspect très complexe et très ardu du voyage qui expliquent qu’il a fallu 7 mois de tournage.

Question : Plus d’une fois sur le bateau il y a un danger, ou dans l’avion, ou quand tu te retrouves devant un général Maï Maï , car on ne sait pas ce qui peut se passer dans la tête de gens capables du pire et du meilleur. Comment vis-tu ça ?

Nous avions des conditions de vie difficiles, mais ce n’est pas cela qui a été le plus dur car nous avons eu pas mal d'interpellations, de tracasseries administratives, policières, militaires avec 3 arrestations et gardes à vues dans les casernes. Il y a eu des moments où nous avons été fragilisé sur ce tournage. Quand on regarde le making-of, on se rend compte combien ce tournage était surréaliste, extrêmement difficile. Pour la séquence avec les Maï Maï, il y a eu un accord pour rentrer dans le cercle des Maï Maï, filmer leurs traditions, c'est-à-dire leur initiation pour qu’ils nous donnent des explications sur la manière dont ils font la guerre et sur leurs gris-gris. Mais pour assister à ces séances, il faut être intronisé Maï Maï, et donc moi-même et le directeur photo, nous avons accepté l’initiation par le fer, le feu, l’eau et le sang.

Question : Quand on le voit ce film, on a l’impression qu’il a été tourné facilement.

C’est vrai, quand on voit le film, on voit la beauté des paysages, on participe à un voyage qui coule de source, qui suit le cours de l’eau, on avance et les images s’égrènent l’une après l’autre, jour après jour, village après village. Mais quand on voit le making-of, le film réalisé sur les coulisses du tournage, on voit toutes les difficultés, tous les obstacles, tous les défis. Ce sont les deux réalités très différentes du Congo. Je pense qu’il y a d'un côté la sublimation d’un pays par un cinéaste, artiste, poète qui a voulu rendre hommage à un peuple, à un pays et à son fleuve. Et de l’autre côté il y a la réalité beaucoup plus triviale d’un tournage qui montre bien comment les choses se jouent, les marchandages, la corruption, les rapports de force, les arrestations, les complications, les multitudes d’autorisations.

La moitié du temps de tournage est passée dans ce qu’on appelle parfois "le protocole", mais qui est en fait la palabre, les négociations avec les multiples autorités. Heureusement, avec la population, on a eu une relation vraiment excellente parce que les gens connaissent ce que j’ai fait auparavant. Il n’y a pas un Congolais qui n’ait entendu parler du film "Mobutu roi du Zaïre". Et quand j’arrive dans un village, sur le bord du fleuve, je viens projeter ce film en même temps que je viens réaliser une séquence. Et cela crée un événement unique. Les villageois se rassemblent, les enfants, les grands parents, tous vont pouvoir voir leur propre pays, son histoire, c’est totalement magique.

Question : On voit aussi tous les bateaux échoués sur le bord, il y a un sentiment par moments qu’on est dans un film dramatique, il y a une dramatisation, mais qui n’est pas mise en scène. Il y a un décor épouvantable dans lequel il y a des gens qui survivent. Comment survis-tu à ça ? Est-ce que tu en sors désespéré pour le Congo ou est-ce que tu restes optimiste ?

On dit dans le film, que la malédiction nous colle à la peau, même si le fleuve purifie le sang des victimes. C’est clair qu’il y a des moments extrêmement durs, je ne le cache pas. J’ai même eu un moment d’émotion total qui m’a fait arrêter ma caméra. J’ai craqué, j’ai craqué et à un moment donné, je n’ai plus pu filmer pendant un certain temps, lors des interviews des femmes violées. C’était trop, on était descendu au coeur des ténèbres, dans ce qui est le plus immonde dans la nature humaine. C’était extrêmement dur à encaisser. Ce sont ces femmes qui m’ont consolé et qui ont insisté pour que je filme leurs témoignages. Il ne faut pas se tromper sur cette séquence, certains vont dire : mais pourquoi montrer cela, n’est-ce pas du voyeurisme ? Alors que ces femmes violées nous ont dit "soyez nos témoins, quelqu’un va enfin nous entendre, écouter notre parole, notre souffrance" . Elles voulaient que je filme, et je l’ai fait. Mais toujours j'ai voulu trouver où se trouvait la lumière au coeur de ces ténèbres, de ces tragédies africaines ? Comment le fleuve peut-il nous amener vers la lumière, vers la source. Ca c’est le chemin que nous suivions.

Question : Et en même temps, dans cette séquence qui est très forte, as-tu d’autres témoignages que tu n’as pas utilisés ?

Il y a des images que je n’ai pas montrées, et pas seulement parce que j’avais beaucoup trop d’images. Il y a des images qui sont une telle horreur qu’elles ne sont pas montrables. Avec les témoignages des femmes violées on est dans le récit, où chacun peut se faire l’idée de l’horreur, mais c’est vrai que montrer les rebelles qui exposent des têtes coupées ou des bras coupés, c’est très difficile. Dans le livre "Au coeur des Ténèbres" Conrad, raconte la réalité de cette époque, et nous nous sommes retrouvés plongés là-dedans aujourd’hui, au coeur de la même horreur où nous avait mené son livre, écrit il y a presque d’un siècle, c’est surréaliste.

Question : Dans ton film, tu es marqué par le livre "Au coeur des ténèbres".

Oui, dès que j’ai commencé à faire mes premiers tournages au coeur de l’Afrique, un des romans qui m’avait accompagné c’est le livre de Joseph Conrad "Au Coeur des ténèbres" qui était cette longue descente du fleuve vers l’inconnu et vers sa partie la plus obscure. Ce voyage se termine sur le personnage incroyable de Kurtz - incarné dans "Apocalypse now" par Marlon Brando - qui meurt en disant "l’horreur l’horreur" ! Mais je ne voulais pas que mon film se termine sur l’horreur. Au contraire, je voulais que ça se termine, grâce au fleuve et grâce à la purification de l’eau, par une renaissance, non seulement du Congo mais du continent africain, en ce début de millénaire.

Question : Pour revenir à l’épisode des femmes violées. Ce qui est formidable c’est ce médecin, d’un humanisme et d’une intelligence extraordinaire, qui restaure l’image du Congolais.

Dans le film, il y a beaucoup d’images très nobles, très dignes et très résistantes des Congolais. Il y a évidemment le médecin et l’infirmière qui soignent les femmes violées. Il y a aussi un personnage, très important au niveau de la symbolique, le commandant du bateau. Ce commandant va devoir remonter le cours d'un fleuve de tous les dangers, survivre, éviter les obstacles et en même temps être solidaire des autres, gérer les passagers, ces 300 personnes qui sont montées sur ce village flottant, cette Arche de Noé, diriger son peuple d'une certaine façon. Il a d?" se faire respecter parce que c’est le chef, et arriver sans encombre. Comme il le dit ?"nous avons réussi le voyage sans accidents, sans blessés, sans noyés ?". Ce qui ne l'empêche pas de faire la fête. Et il devient comme un enfant quand il apprend qu’il a un 3è fils. C’est une belle image, noble et responsable, par rapport aux dirigeants africains d’aujourd’hui.

Quelqu'un de responsable, qui sait assumer, qui sait surmonter les obstacles et qui a la confiance des gens dont il a la responsabilité. Autre personnage positif, le chef de cette gare à l’abandon, où il n’y a plus aucun train qui roule depuis 15 ans, ce qui fait que la région de Kisangani est totalement enclavée et coupée du monde. Avec un personnel qui n’est plus payé, et sans aucun moyen, il va faire entretenir la voie, la rendre accessible, désherber la gare, et créer toutes les conditions pour que l’activité ferroviaire reprenne. Ce sont les personnages, auxquels toute l’Afrique va s’identifier, car on peut s’appuyer sur eux, ce sont eux qui vont permettre de reconstruire notre continent.

Question : Est-ce que ces difficultés t’ont empêché de filmer ce que tu voulais ?

Non, j’ai même tourné beaucoup plus qu’il ne fallait. J’ai tourné de l’embouchure à la source du fleuve tout au long des 4370 km du fleuve. Mais je connaissais les étapes, j’avais développé chaque histoire, de chaque ville ou de chaque lieu. Tout le travail de montage a été de trouver une dramatisation, une structure cinématographique, pour suivre le cours de ce fleuve. Mais il y a dans le film des écarts par rapport à la géographie parce que, ce qui m'importait c’était de faire sens, c’était la réflexion, l’itinéraire, et la dramaturgie du film, que j'ai privilégié par rapport à la précision géographique. Ce n'est pas un film journalistique ni didactique. Et si je me suis posé la question de savoir s’il fallait intégrer les cartes pour situer les lieux, je l’ai évacué très vite. Nous sommes dans la parabole, dans l’universel, le fleuve est métaphorique. Je ne voulais pas entrer dans le didactisme qui aurait tué le cheminement initiatique du spectateur à travers le film.

Question : Ce qui est frustrant, c’est que j’ai l’impression que le film ne dure que 26 minutes alors qu’il a une longueur de 2 h. Ce qui est très long passe à une vitesse tellement rapide. Est-ce qu’il y aura par exemple un film Congo River II ?

Il y aura une série télévisée de 3 h qui va être très dense. Je pourrais faire 5 h sans doute. Je pense développer un point de vue sans doute plus géopolitique, plus journalistique, plus géographique. Avec beaucoup d'archives, de contrepoints d’archives qui remettent en abîme l’histoire du Congo et la mémoire coloniale. Je peux avoir accès à beaucoup d’archives inédites de grande valeur esthétique, politique, géographique ou historique. Je pense même faire un 52 minutes monté uniquement avec des archives et qui serait la mémoire du fleuve.

Question : Une question sur le problème des religions et des sectes, il y a au moins dans le film 3 ou 4 moments qui évoquent cette question.

Très vite j’ai senti que la religion était devenue vraiment fondamentale pour les Congolais. Il y a aujourd’hui un phénomène très clair d’un peuple qui est fatigué, plus que fatigué, épuisé, épuisé d’attendre. Ils ont attendu l’indépendance, ils ont attendu la fin de la dictature, ils ont attendu l’émergence de la démocratie. Ils ont cru à l'indépendance, ils ont cru au marxisme pour certains, à la démocratie pour d’autres, et rien ne s’est concrétisé. Il y a aujourd’hui un repli identitaire, si on peut dire, vers le religieux et vers la tradition, le fétichisme et toutes les pratiques les plus ancestrales, qui parfois se conjuguent. Dans tous les actes de la vie, le retour au religieux est là comme force de survie, de résistance. Je pense que ce n’est ni positif ni négatif. C’est une source de revitalisation, de retrouver de l’énergie, de réaffirmer une croyance dans la vie. Cela passe par le religieux aujourd’hui, parce que les Congolais n’ont pas vu d’autres solutions. De mon point de vue, c’est un certain opium. Mais quand on est dans la souffrance, on a besoin d’apaiser la souffrance.

Question : Les gens sont-ils crédules ?

Je ne veux pas porter de jugement.

Question : Un documentariste qui ne veut pas porter de jugement ?

Je ne veux pas me substituer aux spectateurs. Je n’ai pas à leur dire ce qu’ils doivent penser. Je leur fais faire un cheminement dans un pays, à travers des images, des séquences, des personnages, des tragédies, des histoires, de la poésie, du rêve, mais le spectateur doit faire sa propre opinion. Il est dans un documentaire, il n’est pas dans un reportage de télévision. En fiction, on laisse le spectateur faire ses identifications à l’un ou l’autre des personnages, se questionner, faire son travail de spectateur simplement et pouvoir tout d’un coup avoir son propre point de vue sur ce qu’il voit. Alors oui, je guide, je donne une direction, un sens, il y a bien une morale dans le film, mais je n’ai pas à dire le bien ou le mal des personnages que je montre. Ils sont comme ils sont. Je ne veux pas dire du bien ou du mal de la religion.

Je montre la situation, je la mets en perspective, je la recontextualise par les images, et puis chacun décide avec sa conscience. Sinon je me substitue au spectateur. Je pense que chacun va interpréter les situations très différemment. J’ai montré le film au Congo. Je sais que certaines images coloniales vont être vues comme l’insupportable exploitation coloniale, parce qu’on voit un blanc qui dirige des Africains qui travaillent dur. Mais certains Congolais disent : "à l’époque il y avait du travail, et en plus les gens travaillaient avec enthousiasme !". Donc la même image a deux lectures. Mais je suis très habitué à cela, car depuis les projections de "Mobutu, roi du Zaïre", j’ai vu combien, suivant les situations géopolitiques de chaque pays africain, chacun faisait sa propre lecture du personnage et de la dictature. Je pense qu'un vrai film laisse des libertés de lectures suivant les cultures, les situations historiques et la personnalité de chacun.

Question : A un moment, on voit des singes ...

Dans les bois par exemple, on aborde la question de la disparition des espèces protégées, le braconnage. Mais je ne fais pas un discours sur le braconnage. Je montre qu’en effet, aujourd’hui, le gars qui habite la forêt survit en tuant les singes et en les vendant aux gens qui passent sur le fleuve, et qui se nourrissent de singe. C’est terrible parce que c’est vraiment une disparition progressive et quasi totale. J’ai traversé le lac de Lupemba, il y avait voici une vingtaine d’années 70 variétés d’antilopes, aujourd’hui zéro. Je n’ai plus vu d’éléphants, ni de girafes. Et si on veut qu’il y ait des éléphants au Congo, il faudra les importer de Zambie ou du Zimbabwe.

Question : Il y a les arbres aussi, c’est tout ce qu’il y a de précieux dans cette forêt immense ? Quand on voit l’abattage de ce magnifique arbre, quelque part c’est terrible parce que en plus il a failli tomber sur toi ?

Oui, là j’ai eu choc, car j’étais convaincu, vu le sens dans lequel on est en train de scier l'arbre, qu’il allait tomber de l’autre côté et personne ne m'avait dit qu’il allait tomber vers moi. Et il est tombé à un mètre de moi ... je ne m’y attendais pas. Et comme cet arbre pèse des dizaines de tonnes, le risque était réel.

Question : Alors magnifique image, la toute dernière, cette source ...

Une source, ça n’est rien, ce n’est jamais qu’un filet d’eau qui démarre quelque part, c’est le point le plus éloigné en distance de l’embouchure, c’est le premier point d’où l’eau part et puis d’autres rivières vont venir former un fleuve et il va gonfler, gonfler jusqu’à aller se fondre dans l’océan. C’est vrai qu’une source c’est un marigot, c’est un petit point d’eau. Il a une valeur sacrée surtout pour les Congolais. Il y a un chef coutumier gardien de la tradition de cette source fondée par Dieu et préservée par les ancêtres. J’ai d?" là aussi faire une petite séance initiatique, boire l’eau de la source, et avoir la protection. C’est important. Dans ce voyage, j’ai veillé quand même à de nombreux moments à avoir cette reconnaissance et cette protection des autorités coutumières, qui devaient me protéger des maléfices et des génies de l’eau.

Ça a l’air idiot mais quand les gens m’ont dit attention, en voulant faire un exploit et traverser les rapides, Dieuleveut voulait juste faire un exploit sur le fleuve. Et il n’a jamais établi ses rapports essentiels avec ceux qui sont les gardiens du fleuve, c’est-à-dire les autorités coutumières. Je pense que ça m’a aidé dans le voyage. En tous cas, des gens me disaient "Dieu te protège". Quand je nageais dans le fleuve (j’adore nager) je me laissais porter par le courant. C’est un tel bonheur de nager dans le sens du courant, à une vitesse extraordinaire. Les gens étaient un peu inquiets. J’avais de l’avance sur la barge parce que, quand on se laisse porter par le courant, on va extrêmement vite.

Les gens m’accompagnaient le long du fleuve, parfois il y avait 500 m de chaque côté, jusqu’aux rivages. Ils observaient tout ça en disant : ?"Ce blanc qui nage au milieu de notre fleuve ?" et quand j’accostais, ils me disaient : "Attention soyez prudent avec les crocodiles". Mais quand on dit "avec les crocodiles", on veut dire bien souvent les sorciers, les maléfices. Et puis : "Vous allez nager sous l’eau, est-ce que vous n’allez pas réveiller Mamie Wata qui pourrait ...". Je leur répondais : "non, non c’était juste pour la calmer". C’est vrai qu’il y avait ce rapport très magique dans le fleuve. Mais, en même temps, ils appréciaient que je m’immerge dans l’eau et que je sois un homme de l’eau. C’était aussi un geste que je montrais, une fusion on va dire, c’était l’absorption, la cosmogonie congolaise.

Cette interview à été réalisée par Mirko Popovitch lors du festival de Namur

  Source : http://www.congo-river.com/index.php?module=articles&id=1351317513&cat=

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