Entretien avec Benoît Jacquot sur le film L'intouchable
À nouveau sélectionné en compétition à Venise avec L’intouchable, produit de manière totalement indépendante, Benoît Jacquot revient sur son parcours atypique et prolifique, en attendant une rétrospective prévue à la Cinémathèque.
Quel a été le point de départ de L’intouchable ?
J’avais dès l’écriture l’envie de partager un film entre Paris et l’Inde avec Isild Le Besco. Je voulais depuis longtemps aller filmer là-bas. Depuis tout jeune, en fait, lorsque j’ai vu La croisée des destins de George Cukor. Ce film a été une grande inspiration, ne serait-ce que qu’à travers ce personnage de femme occidentale partagée entre deux origines. Mon idée était que le personnage féminin de L’intouchable aille le plus loin possible pour trouver finalement quelque chose d’elle.
L’intouchable peut-il se rapprocher d’un road movie ?
Je souhaitais réaliser ce film le plus librement et donc le plus légèrement possible. Je l’ai d’ailleurs produit directement avec Isild. Ma filmographie est clairement divisée entre des films plus lourds, que l’on me demande souvent de faire, et d’autres plus légers, qui partent d’une envie propre. Même si, finalement, ces démarches opposées n’induisent pas des films si différents les uns des autres. Bizarrement, ils se répondent assez bien.
Le personnage principal du film est une actrice française, l’occasion pour vous de dépeindre un peu l’envers du décor…
Il y a en effet une scène que j’ai tournée directement dans le bureau de mon agent, dans les locaux d’Artmédia. Et c’est Manuel Munz, producteur de films importants, qui interprète l’agent de l’héroïne. C’est une scène que je pense très réaliste sur ce que peut être le quotidien d’une actrice ou d’un acteur.
C’est une démarche quasi documentaire ...
J’ai réalisé des documentaires dans ma jeunesse et cette démarche ne m’a jamais vraiment quitté. À l’époque, je voulais transformer les personnes que je suivais en héros de fiction. À l’inverse, j’ai toujours voulu que mes personnages les plus romanesques renvoient à une réalité tangible.
Avez-vous été surpris de votre sélection à Venise ?
Au fur et à mesure que le film avançait, je me préoccupais de son sort. J’ai pensé dès le début qu’il conviendrait à Venise. Je l’ai montré à Marco Muller en mars, non pas pour avoir une réponse définitive mais pour me permettre d’avancer dans la production.
Vous allez retrouver Catherine Deneuve à la Mostra ...
Tout à fait. D’ailleurs, lorsque j’ai su que L’intouchable était finalement sélectionné, je l’ai appelée et elle était un peu terrorisée à l’idée de devoir le juger. Mais il n’y a pas plus honnête qu’elle. Si elle ne l’aime pas, elle me le dira et ne le défendra pas !
Vous connaissez vous-même les difficultés de l’exercice, étant donné que vous étiez juré à Cannes en 2005 avec Emir Kusturica ...
Je l’ai vécu de manière très amusante. Je sais que Kusturica avait été plus ou moins prévenu que j’allais être en constante opposition par rapport à ses goûts. Il m’a ainsi souvent parlé de son admiration pour Robert Bresson puisque certains comparent mon cinéma au sien !
Justement, ce statut d’héritier de Bresson vous convient-il ou, au contraire, vous pèse-t-il ?
C’est comme toute réputation : elle est à double tranchant et éventuellement très fausse. Il n’y a pas de fumée sans feu et je ne peux pas nier que j’ai une forte tendance à épurer… Mais ce constat étant fait, je suis prêt à tout. Je prends plaisir à réaliser des films et je suis loin d’un état d’esprit très développé dans la profession concernant la difficulté de faire du cinéma aujourd’hui en France. Je n’ai jamais été un champion du box-office mais j’ai toujours réussi à tourner. J’ai tourné L’intouchable dans une économie très stricte (700 000 E). Mais je bénis je ne sais quel Dieu de m’avoir fait français pour exercer ma profession de cinéaste. C’est une chance que je martèle constamment et un système qu’il faut sans cesse protéger.
Vous avez exploré nombre de modes narratifs (fiction, théâtre, opéra) mais aussi de vecteurs, puisque vous avez également travaillé pour la télévision sur Princesse Marie ...
C’était une demande de Catherine Deneuve et je ne pouvais pas dire non. J’ai disposé de moyens à la télévision que je n’aurais sans doute jamais eus au cinéma. C’était un film parfaitement produit et j’en garde un souvenir merveilleux. J’ai également travaillé tout récemment pour France 2.
Un premier livre sur vous, écrit par Xavier Lardoux, a été publié au printemps ; une rétrospective est annoncée à la Cinémathèque… Quel effet cela vous fait-il ?
Je suis certes honoré, mais j’ai pris conscience que je n’avais pas l’âge que je croyais avoir ! Je suis étonné d’avoir fait autant de films, mais pour le reste, je demeure un sceptique sur tout cela, car chaque film est pour moi un recommencement, une première fois ...
Quels sont vos projets aujourd’hui ?
Je travaillais sur un film en langue anglaise, Capri 1934, une adaptation d’un texte de Moravia, mais la production vient d’être arrêtée, pour des raisons qui m’échappent un peu. En revanche, je travaille sur deux longs métrages. Le premier, avec Philippe Carcassonne, est prévu pour le printemps prochain. Il s’agira d’une histoire d’amour et d’envoûtement à la fin du XIXe siècle, probablement avec Isild Le Besco. J’entreprends également l’écriture pour Isabelle Huppert de Villa Amaria, d’après le roman de Pascal Quignard. Le film sera produit par Édouard Weil.
Propos recueillis par Fabrice Leclerc |