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Tenue correcte exigée, Mademoiselle, L'équipier,... Depuis son premier film, Tombés du ciel, tourné en 1993, Philippe Lioret ne cesse de nous étonner, de titiller notre sensibilité en distillant la détresse des hommes, leurs blessures secrètes et affirme son style d'une vibrante pudeur. Je vais bien ne t'en fait pas il atteint une maturité cinématographique qui fait de lui un cinéaste d'une rare authenticité sachant communiquer ses émotions.
Qu'est-ce qui vous a accroché dans le roman d'Olivier Adam ?
Olivier m'a donné un jour ce roman alors qu'on travaillait ensemble sur autre chose. Je l’ai trouvé magnifique et en même temps très brut. Il n'avait que 22 ans quand il l'a écrit. C'est un style très littéraire… Ce n’est pas son meilleur roman, mais j’ai été happé par cette histoire et c’est devenu très vite une urgence pour moi de la transposer au cinéma. En refermant le livre je me suis mis immédiatement d’ailleurs à gamberger, j’essayai s de trouver les ficelles pour l'adapter au cinéma, ce qui peut-être parfois assez compliqué.
Savez-vous précisément ce qui vous a touché à ce point là dans cette histoire ?
Olivier s’était focalisé sur les blessures, la vie de gens ordinaires avec une justesse inouïe, sans les maltraiter, ni, à l'inverse, les ériger en icône. Cet aspect m'intéressait fortement car je pouvais approcher une certaine vérité, pour arriver à s'identifier, à y croire tout simplement. C'est ce que je dis aux acteurs pour les diriger, j’y crois ou je n'y crois pas, il n'y a rien d'autre à dire.
Si je n'y crois pas on recommence, on cherche. Là, j'y croyais. Au delà des personnages, cette histoire possède une dimension très proche du thriller, un thriller familial, il n'y a pas de flics, pas de coups de poing, pas de poursuites en voitures, mais une réelle tension propre au thriller et c’est un récit qui révèle des personnalités inouïes. Sans trop en dire, il faut préserver le mystère, on découvre des choses hallucinantes. Pour moi il y a du James Bond là-dedans, voire même du Scarface.
A l'instar de Mademoiselle et L'Equipier, vous vous arrêtez avec une profonde justesse sur la détresse des personnages, est-ce plus important pour vous ce qui tient un film, beaucoup que son esthétisme ?
L'esthétisme, je n'y accorde effectivement aucune importance. S'il finit par y avoir une certaine forme visuelle, c'est justement l'esthétique de ne pas en avoir. Pour moi le travail du cinéaste c'est de pouvoir gérer une histoire et des personnages, le reste ne m'intéresse pas. Ici, partir c'est mourir un peu, voilà ce que ça raconte. L'histoire de ce jeune garçon qui s'engueule très fort avec son père, régulièrement, par manque de communication. Ils ne se sont jamais dit un mot tendre depuis dix ans probablement. Par pudeur, maladresse, amour-propre… de fausses raisons, stupides.
Un jour il y a une friction énorme entre eux, la sœur est mêlée à ça, et à elle non plus il ne répond pas, parti on ne sait où, se contentant de lui envoyer des cartes pour dire qu'il va bien et qu'il ne faut pas qu'elle s'en fasse. Elle décide de partir à sa recherche et…. La détresse. C'est le mot juste en effet, car sans faire de philosophie à deux balles, la détresse vient pour beaucoup de la solitude. Et la solitude est quelque chose qui nous touche tous. Le film ne parle que de ça.
Comment avez-vous travaillé avec Olivier Adam au moment d'écrire l'adaptation ? Etes-vous resté fidèle au roman ?
Non, pas du tout. J'ai vite fermé le roman pour ne garder que la substantifique moelle. J'ai donc passé trois semaines à me demander comment j’allais pouvoir raconter cette histoire, la rendre plus cinématographique. J'ai refait le parcours de chacun, réinventé des personnages, supprimé des autres, puis un jour j'ai appelé Olivier et je lui ai raconté une histoire. Au bout d'un moment il a compris qu'il s'agissait de son histoire, avec des personnages qui avaient quelque changé. Alors que je craignais qu'il le prenne mal, changer le récit d'un auteur est toujours délicat, il a trouvé ça très bien.
C'était son tout premier livre, écrit il y a dix ans, et il le trouve aujourd'hui nettement plus perfectible. Il m'a d'ailleurs joliment dit que s’il devait le réécrire aujourd'hui, il le réécrirait comme ça. C’est alors que je lui ai proposé d’écrire le scénario avec moi, voilà. Les livres d'Olivier sont souvent noirs, j’ai gardée une part de cette noirceur dans le film, mais la vie n'est pas que noire, j'ai donc mis un point d'honneur à ce que les gens soient vivants. Et quand les gens sont vivants, le sourire n'est jamais loin. Il faut l'utiliser au mieux.
La décision prise vous avez monté ce projet très rapidement je crois ...
J'ai dû abandonner un autre projet rapidement et j’ai demandé à mon complice producteur Christophe Rossignon de pouvoir enchaîner très vite sur un tournage, nous étions en plein mois de mars, je voulais tourner durant l’été. On s'est donc enfermé avec Olivier pour pondre un scénario et en mai il était écrit. Il fallait ensuite monter un financement entre mai et juillet pendant que nous préparions le tournage. Et le 18 août nous tournions les scènes d'été.
Vous aimez ce rythme, le fait qu'il n'y ait que très peu de répits une fois le projet lancé,cela vous stimule ?
C'est formidable. C'est comme sur un plateau quand on demande aux acteurs de rester sur place, de ne pas trop aller se reposer, rester dans la concentration, dans la tension du moment. Dans ces moments là on gamberge à cent à l'heure. Je ne suis pas un intellectuel, mais quand je suis sur un plateau je deviens une machine à réfléchir. Et ça c'est génial parce que je sais que tout va vite, que ce soir à 18h la journée sera terminée, et que tout ce que je dois y mettre, c'est entre 9h et 18h. Je trouve cela hyper motivant. Pendant un tournage je crois que je suis franchement quelqu'un d'autre.
Pas intellectuel, il y a certes un côté très instantané et humain dans vos films, mais en même temps un petit côté intellectuel ...
C'est le fait d'aller au fond des personnages. Dans la vie de tous les jours on ne se dit jamais vraiment tout. C'est la théorie du passe-moi le sel : tout ce que l'on peut dire comme petits mots qui ne coûtent rien, avec ce qu'il y a en-dessous. Tout cela est du domaine du ressenti, qui m'attire plus que le réfléchi. La "psychologie" des personnages, c'est un mot que je ne veux pas entendre. Il faut simplement se mettre dans la situation du moment. On a beau dire qu'on vit avec ce que nous ont inculqué nos parents, grands-parents et tout, mais le moment, la situation présente, c'est ce qu’il y a de plus magnifique, de plus puissant. C'est cela qu'il faut arriver à capter sur un plateau.
Il semble qu'à chacun de vos films il y ait en ce sens une montée en puissance, une sensibilité exacerbée, qui atteint un sommet dans celui-ci ...
Sans doute parce que le temps passe, que cela m'intéresse de plus en plus. Au fur et à mesure de nos vies, je crois que nous sommes des personnages légèrement différents, en tout cas successifs. On peut avoir des centres d'intérêts qui varient un peu. En ce moment il se trouve que je tiens à aller vers une forme de justesse, vers la véracité du propos, et en inconditionnel de cinéma, j'ai aussi envie d'avoir une belle histoire avec des enjeux importants. Et c'est là que le choix du sujet est primordial. Voilà pourquoi quand je tombe sur un sujet comme celui-ci je mets tout en oeuvre pour le réaliser.
Qu'est-ce qui vous saisi chez Mélanie Laurent pour interpréter le rôle de Lili ?
Nous avons très vite été en phase. Et quand cela arrive avec une actrice qui a le physique du personnage, qui nous a plu dans un autre film, Le Dernier Jour de Marconi… D'ailleurs je n'ai pas voulu le regarder en entier pour ne pas la fixer dans un rôle, tout comme je ne veux pas voir les décors avant d'écrire. En revanche, dans les passages que j'ai regardés, elle jouait de manière extraordinairement juste. Une comédienne qui joue aussi bien et qui se sent aussi impliquée dans le personnage, il n'y avait même pas besoin d'essais. C'était elle, point.
Qu'a-t-elle apporté au rôle selon vous ?
Elle. Il n'y a rien à dire de plus. C'est comme un magnifique bloc de marbre qui, par miracle, a déjà un peu la forme de la statue souhaitée. Il n'y qu'à sortit un petit ciseau à pierre, un peu de papier de verre, et voilà le personnage est là. C'était fragile, il n'y avait pas grand-chose à faire. Dans le même temps, sur le plateau je suis un peu dirigiste. Je dois faire rentrer un pied dans une chaussure, et certains jours le pied est un peu gonflé. C'est très compliqué. Diriger des acteurs, c'est aussi gérer leurs moments de perte de motivation, de fatigue.
Avec Kad Merad le problème ne se pose pas car il est d'un professionnalisme irréprochable, mais même avec lui j'ai pu parfois passer pour quelqu'un de tatillon, car il arrive que j'aie l'intime conviction que tel petit détail change totalement la perception d'une scène. Je ne suis pas le Napoléon des plateaux, mais il y a des moments, parfois où l’ on a ce que j’appellerai une intime conviction, et tout repose là-dessus. Plan par plan, mot par mot, image par image, j'essaie de faire que le film ressemble à l'idée de départ, de ne pas s'en éloigner, or, certains petits détails peuvent parfois nous en éloigner, il faut rester vigilent. Alors oui, en ce sens je suis perfectionniste.
Vous êtes vous laissé parfois emporter par certaines séquences, en devenant spectateur de votre propre film ...
Je cadre moi-même mes films justement pour en être le premier spectateur et parce que la caméra fait partie des acteurs, donc nous sommes vraiment ensemble. L'émotion vient ainsi naturellement et, si elle ne vient pas, c'est qu'il y a un problème, que la scène ne fonctionne pas. Parfois, et c'est quelque chose que je n'ai jamais avoué, il m'est arrivé au montage de me rendre compte qu'une scène que j'avais décidé de retourner était en fait très bien dès l'origine.
Je ne l'avais pas remarqué parce que je n'étais pas suffisamment concentré, je n'étais pas le spectateur. J'ai dit que quelque chose n'allait pas, mais c'est moi qui n'allais pas. J'essaie donc d'être toujours concentré pour ne pas avoir à recommencer bêtement un plan. Sur ce film là, étrangement, alors que l'ambiance était vraiment au travail, à la concentration et tous tendus vers le même résultat, c'était très détendu et très gai. Kad est très drôle notamment, et jamais au dépend de qui que ce soit.
Dans quelle direction souhaitez-vous continuer ? Vous ne seriez pas tenté par une comédie ?
C'est le sujet qui m'embarque. Si je trouve un sujet suffisamment fort pour en faire une comédie, je la ferai, mais il faudrait vraiment qu'il soit solide. Pour moi le cinéma doit être divertissant sans vouloir l'être. Mon envie première étant que les spectateurs sortent de la salle enrichis, divertis, heureux, émus.
En tant que spectateur, quels sont ceux qui ont dernièrement eu cet effet là sur vous ?
Entre la fin du tournage et la promo du film je n'ai pas eu trop le temps d'aller au cinéma mais je vais être extrêmement commun en citant Volver qui est un film somptueux.
A la veille de la sortie, comment vous sentez-vous, angoissé ou emporté par un tourbillon qui vous dépasse ?
Il y a ce côté tourbillon en effet qui fait qu'on a pas le temps de penser. Et puis il y a le vrai bonheur d'aller dans les salles présenter le film en avant-première, j'ai fait 50 salles différentes, où j'ai vu les spectateurs rajeunir et se féminiser. C'est exactement ce que je j’espérais, que ce film parle à tout le monde et ce qui me touche particulièrement, c’est les silences qui suivent les projections, les spectateurs sont émus, pour moi c’est le plus beau des cadeaux. |