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Entretien entre le réalisateur par Tewfik Hakem et Nadir Moknèche
Tewfik Hakem : On sortant de Délice Paloma, j'ai envie de dire qu'on se croirait dans La Dolce Vita : on roule en SUV, on s'habille en Chanel, on flambe dans les cabarets en buvant du champagne, on danse dans des cinémas, on déjeune sous une pergola, on déguste des sorbets au jasmin, on fait de l'esprit, on se prend pour un détective privé, on joue à la callgirl. Mais comme dans La Dolce Vita, il y a des lendemains qui déchantent. On ne sait plus, après ce voyage de deux heures dix à travers l'Alger actuel, si tout est bien qui finit mal ou tout est mal qui finit bien ?
Nadir Moknèche : On peut dire les deux, mais comme je ne suis pas un adepte du manichéisme, je ne parlerai ni de bien, ni de mal. La Dolce Vita de Fellini évoque une bourgeoisie décadente. Délice Paloma brosse le portrait d'un "petit peuple" qui, pour s'en sortir, imite des comportements qui ne sont pas les siens. C'est l'histoire d'une femme en quête d'ascension sociale dans un pays en pleine mutation. Zineb Agha, alias Madame Aldjéria part avec quelques handicaps : c'est une femme seule, dans la cinquantaine, d'origine modeste, un fils issu d'un père inconnu… Pour survivre, elle a forcément fait un peu de tout, jusqu'à vendre "un peu d'amour pour alléger la solitude de certains hommes". Comment vivre, s'en sortir dans un univers de combines, de bouts de ficelles, un pays de passe-droits et de chipa (pot de vin) ?
Tewfik Hakem : C'est aussi une société bouleversée, en recherche d'elle-même, sous influences multiples et souvent contradictoires, avec le passage difficile d'une économie socialiste à une économie de marché, après une guerre civile de dix ans qui finit de faire voler en éclats tous les mythes fédérateurs : socialisme, panarabisme, nationalisme et même l'islamisme ! Il y a une scène du film qui résume ce profond changement, comme un témoignage fidèle de l'Algérie d'aujourd'hui, c'est la séquence des enchères au cabaret "Le Miami".
Nadir Moknèche : C'est vrai que cette séquence s'inscrit totalement dans notre époque. Elle a été filmée comme un documentaire. C'est une scène qui sort directement d'un cabaret algérois de 2006. Je savais que dans les campagnes, on pratiquait des joutes poétiques et des injures rituelles, mais je n'imaginais pas ce détournement. Quand j'ai vu la première fois Cheb Rafik (le chanteur) haranguant sans aucun tabou les clients, j'ai été frappé par l'énergie, la verve, jusqu'à cette manière vindicative d'un prêcheur religieux. Et ces types qui exhibent, brûlent tant d'argent, juste pour le plaisir d'entendre une chanson ou de railler quelqu'un, alors que dehors d'autres sont dans le dénuement le plus total. On raconte que dans les années 90, un homme qui avait échappé à des islamistes lors d'un faux barrage s'était promis que s'il arrivait à bon port à son cabaret, il ferait don de sa BMW. Et c'est ce qu'il a fait.
Tewfik Hakem : Parlons-en ! Si les Algériens sont tous marqués par les traumatismes des années 90, les protagonistes de Délice Paloma veulent à tout prix les oublier. Et chacun essaye avec ses moyens de s'adapter. L'argent est maître !
Nadir Moknèche : L'argent devient le nerf de la guerre parce qu'on ignore de quoi demain sera fait. Il faut donc gagner de l'argent rapidement. Alors on fait "des affaires" dans une économie basée essentiellement sur l'import, la rente pétrolière et tout un secteur de "bazar". Au Miami, toute "la nouvelle économie" est là, y compris les prostitué(e)s et les Chinois… Mr Zhang représente ce changement, cette fascination des Algériens, par les succès économiques de la Chine. On raconte qu'il y aurait 40 000 Chinois en Algérie, essentiellement dans le bâtiment. L'exemple le plus symbolique est la construction du Sheraton d'Alger, sous-traitée à une entreprise chinoise qui a ramené sa propre main d'oeuvre.
Tewfik Hakem : Il y a l'argent et la manipulation. Chacun manipule l'autre. Paloma est manipulée par Aldjéria, qui sera à son tour manipulée par l'ancien ministre des Droits de l'Homme et de la Solidarité Nationale. Tout un symbole !
Nadir Moknèche : Délice Paloma, c'est d'abord la jeunesse, l'ingénuité, face à l'endurcissement, au cynisme. Dans une société corrompue, Mme Aldjéria, qui s'est donnée le nom du pays, a choisi d'être "intermédiaire". Une place qui lui permet de se dire "bienfaitrice nationale". Lorsque Mme Aldjéria rencontre Rachida, elle est envoûtée par sa beauté d'abord, mais surtout par sa liberté et son innocence. Elle va jusqu'à la rebaptiser Paloma, du latin Palumba (colombe), et la présenter à son fils. Lui qui n'aime que les oiseaux.
Tewfik Hakem : Est-ce que tu veux dire par là que Mme Aldjéria a des remords, qu'elle n'est pas complètement cynique ?
Nadir Moknèche : J'espère bien pour elle. Lors de la rencontre avec Paloma, Aldjéria prend conscience que sa propre corruption n'a pas encore étouffé en elle l'autre femme, celle qu'elle aurait pu être dans une société plus digne et plus juste. Elle veut changer de vie. Et son rêve est un rêve de petite fille. Retrouver les bains de son enfance.
Tewfik Hakem : N'empêche qu'elle veut garder tout le monde sous sa coupe, les enfermer dans le frigidarium des Thermes de Caracalla. Elle a ses tendances impériales.
Nadir Moknèche : L'empereur Caracalla est quand même celui qui a octroyé la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l'empire ! Mme Aldjéria est le personnage narrateur du film, elle ne va pas se mentir à elle-même. La voix-off nous fait entrer dans son intimité la plus secrète. Témoin de cela, le rêve cauchemardesque : les thermes transformés en bazar. Si ce n'était que pour garder tout le monde avec elle, une superette ferait l'affaire. Je prends cet exemple parce que c'est le désir de beaucoup d'Algériens d'ouvrir des supermarchés ou des centres commerciaux. Non, elle veut faire un retour aux sources, se laver de tout. Même quand elle sait qu'elle a tout perdu, elle rêve de son fils avec Paloma, des enfants, dans un train qui traverse l'Italie. Elle se voit au bar du train. De cette vision se dégage une atmosphère paisible, la paix avec soi-même. Ce n'est sûrement pas une mère névrosée et tyrannique.
Tewfik Hakem : C'est pour cette raison que tu as opté pour ce style de narration, cette construction faite d'allers-retours permanents entre passé et présent ?
Nadir Moknèche : C'est pour donner une conscience au personnage d'Aldjéria. Au moment présent, après sa sortie de prison, elle perçoit sa propre existence. Elle "fait le point" comme on dit, et du coup on découvre son immense humanité.
Tewfik Hakem : Et sa force incroyable ! En Occident, on a du mal à imaginer qu'une femme affranchie comme Mme Aldjéria puisse avoir une place dans une société arabomusulmane. Une femme algérienne, on l'imagine plutôt battue que battante. Et puis tout cet alcool !
Nadir Moknèche : Il coule à flot comme dans les contes des Mille et une nuits. Je ne raconte pas d'histoires édifiantes wahhabistes. Et Dieu merci, je ne suis pas encore financé par les pétrodollars. L'Islam ne se résume pas uniquement à des interdictions ou à un Dieu vengeur. Sur mille ans de civilisation, on n'a pas fait que chercher à savoir si le caviar était licite ou illicite, s'il faut dormir sur le dos ou sur le ventre. En Occident, on s'imagine beaucoup de choses sur ce fameux monde arabo-musulman. Avec un peu de bon sens, on voit bien que toutes les sociétés humaines fonctionnent de la même manière. Même si aujourd'hui, il y a confusion de repères, l'Algérie reste une société traditionnelle, croyante et superstitieuse, où chacun a une place. Mme Aldjéria a forcément sa place, en marge certes, mais une place quand même. La question, c'est de savoir si on peut en changer, et comment ?
Tewfik Hakem : Comment peux-tu expliquer qu'en France, malgré la proximité, on semble surpris par cette image que tu donnes de l'Algérie. Dans Délice Paloma encore plus que dans les films précédents. Un tournage entièrement en Algérie, de superbes paysages méditerranéens, ces champs de vigne que traverse Paloma, ce mausolée des premiers siècles, ces ruines romaines, et puis surtout cette mosaïque de personnages universels.
Nadir Moknèche : Les personnages autonomes et complexes tendent à réduire la frontière entre le "nous" et le "vous" et déçoivent les attentes de stéréotypes manichéens. Parfois on se demande si la perception de l'altérité culturelle n'en est pas restée fondamentalement à l'image des masses grouillantes des souks orientaux. Il reste qu'en France, il existe plusieurs mémoires algériennes, et des mémoires blessées. Voir l'Algérie comme un pays normal, un pays comme un autre, peut prendre un peu de temps. Les Algériens eux-mêmes ont souvent du mal à accepter leur image, à dévoiler leur intimité, plus par honte que par pudeur. Comme le dit si bien un adage algérois :"notre maison protège nos vices."
Tewfik Hakem : Magnifique maison ! Un Alger qu'on voit de loin, de près, d'en haut, d'en bas, sur plan… Moi qui connais bien la ville, il reste un endroit que je n'arrive pas à situer. C'est le lieu de la rencontre de Riyad et de Baya avec le «Passeur». On a le sentiment de se trouver dans un bateau en mer, face à la ville.
Nadir Moknèche : En arabe on appelle cet endroit le myzwar, à cause du musoir. C'est l'ancienne piscine du R.U.A, (Racing Universitaire d'Algérie). Piscine aménagée dans le port, construite sur une jetée. Pour y aller, il faut emprunter une barque. C'est là que Visconti a filmé la rencontre de Meursault (Marcello Mastroianni) et Marie (Anna Karina) dans L'Étranger (1967). On a une vue imprenable sur Alger. On peut même apercevoir l'immeuble Lafayette où se trouvent l'appartement et le bureau de Mme
Aldjéria.
Tewfik Hakem : Quelle est l'idée de départ du film ?
Nadir Moknèche : De mon désir de propulser une fois de plus Biyouna dans l'univers urbain d'Alger. On se fréquente depuis 1999, on a fait deux films ensemble, c'est dire qu'on se connaît bien. Dans la vie, Biyouna est une véritable icône populaire, qui garde le courage et l'irrévérence de ses débuts. Elle m'a fait découvrir et même plonger dans le milieu interlope d'Alger. Traditionnellement, il existe dans la société algérienne des personnes qui s'occupent de faire des enquêtes de moeurs pour le compte des familles voulant marier leur fils ou leur fille. A Rome ou Naples ce type d'"enquêteur" s'affiche en quadrichromie dans les Pages Jaunes, mais en Algérie cela n'a rien d'officiel : pas de bureau, pas de TVA ! Il y en a d'autres, plus "modernes", qu'on sollicite pour régler des problèmes, faire agir le piston qui manque dans une affaire, l'indispensable passe-droit. Le travail de fiction débute à partir de la réunion de ces deux types de "personnages". Et pour stimuler mon imagination, je me mets à penser à une marraine Sicilienne. Durant les répétitions, Biyouna a imprimé de sa personnalité, de sa nature, de son tempérament, le rôle d'Aldjéria, et lui a donné l'humour cruel et réaliste du petit peuple d'Alger.
Tewfik Hakem : Qui dit marraine, dit maffia. Dans la presse algérienne, on utilise souvent l'expression "la maffia politico-financière", pour désigner les forces occultes qui présideraient aux destinées de cette société frappée par la corruption. Tu as pensé à ça ?
Nadir Moknèche : Je crois que c'est après l'assassinat du président Boudiaf en 1992, que cette expression a été lancée. On se plaint de la corruption, mais presque tout le monde est corrompu. Chacun veut se sentir supérieur à l'autre en exerçant son passe-droit. La maffia fait rêver les Algériens. J'ai récemment entendu une chanson d'un rappeur algérois qui rêve d'aller à Naples, de devenir camorriste et d'épouser une chinoise. Beau programme !
Tewfik Hakem : Les affaires d'Aldjéria sont bien réelles : Mme Bellil et l'affaire de l'Alhambra, La Fleur du Jour, jusqu'à la prostitution. Sur le coup, on ne se rend pas vraiment compte de la dureté du film, c'est en sortant que l'on se dit que Shéhérazade n'a pas d'autre choix que celui d'épouser un barbu, de prendre le voile. Encore une fois, c'est Nadia Kaci, ton autre actrice fétiche, qui se retrouve dans le rôle de la prostituée, pudiquement appelée collaboratrice. Une putain magnifiée !
Nadir Moknèche : C'est Nadia Kaci qui est magnifique. Il y avait le désir de retrouver sa beauté botticellienne sous un soleil d'été, de la faire déambuler dans les rues d'Alger. Elle qui est si algéroise avec ce côté populaire et en même temps aristocratique. Dans la société algérienne, on n'appelle jamais un chat, un chat. On parle d'escorte, jamais de prostitution. Shéhérazade est un des résultats de l'échec de l'émancipation des femmes. Pour une femme, quelque soit son niveau intellectuel, le mariage reste l'unique projet d'avenir. Point de salut en dehors du mariage. Baya, l'autre "collaboratrice", pense que la solution est de partir en Espagne. Shéhérazade n'a ni la force, ni la détermination de Baya ou de Mme Aldjéria. On peut aussi parfaitement comprendre qu'elle veuille changer de vie, son désir de maternité. L'irruption de Paloma va l'écorcher, lui rappeler son âge, sa condition. En plus, elle ressent cela comme une infidélité. Aldjéria qui se prend une jeunette. Alors, devant cette fontaine qui affranchit de toute condition temporelle, Shéhérazade fait un voeu. Le choix pour le barbu se fait naturellement. C'est un choix radical, mais je ne crois pas qu'il y en ait d'autres. De la putain, à la maman, à la sainte.
Tewfik Hakem : L'Islamiste n'est pas le pire des salauds. Loin de là, il est même sympathique quand il rencontre Shéhérazade.
Nadir Moknèche : Je ne crois pas qu'il y ait vraiment de salaud dans le film. Même M. Benbaba peut paraître touchant. En ce qui concerne Bilal, le mari de Shéhérazade, on ne va pas se mettre à instrumentaliser les personnages, les diaboliser sous prétexte qu'ils sont islamistes, ou les glorifier sous prétexte qu'ils sont victimes. Ça n'a jamais donné des bons films. Je ne dis pas que c'est toujours facile d'échapper aux poncifs et aux clichés. Mais, il ne faudrait pas que le Barbu remplace le personnage de l'Arabe antipathique, ou le Perse "barbare", qu'on a vu dans un récent film. Le mari de Shéhérazade est un individu comme les autres. Maintenant, il faudrait voir pourquoi il a fait ce choix radical. C'est un sujet de film en soi. Ce qu'on peut dire, c'est que s'infliger un tel mode de vie est une violence contre soi, et sûrement pas un retour aux sources. Et très souvent cette violence se retourne contre les autres.
Tewfik Hakem : Paloma, elle, a subit aussi bien la violence de sa famille que celle des terroristes islamistes. Et, c'est peut-être le seul personnage, avec Mina, la soeur de Mme Aldjéria, qui n'a pas de projet. Elle ne cherche pas de moyens pour "arriver".
Nadir Moknèche : Etant sourde et muette, Mina dépendra toujours du bon vouloir des autres. Paloma ne connaît pas la vie, mais elle la vit avec énergie, grâce et simplicité. Elle connaît la violence, la véritable violence. Elle habite dans une maison isolée à Tipaza, région qui, jusqu'en 2001, était pratiquement sous contrôle terroriste. Elle a de la compassion, de la tendresse, de l'humanité, elle ne se plaint pas, chose rare en Algérie, où tout le monde blâme tout le monde, où chacun met la faute sur l'autre.
Tewfik Hakem : N'empêche qu'elle accepte l'argent que lui propose Aldjéria.
Nadir Moknèche : Qu'elle redonne aussitôt à sa soeur. Sa liberté lui permet toutes les transgressions, et son innocence radicale la rend inaccessible, exigeante. Une exigence qu'elle reporte sur celui qu'elle veut aimer, Riyad.
Tewfik Hakem : Pourtant durant tout le film, on se pose la question : Riyad est-il capable d'aimer ?
Nadir Moknèche : Aimer ! Mais c'est la seule chose dont il soit capable. Aimer les oiseaux, aimer les putains de sa mère, aimer un père imaginaire qui est sensé vivre au-delà de la mer. Aimer est la seule chose qu'on laisse faire à Riyad : mais on ne vit pas que d'amour, il faut au moins aussi de l'eau fraîche, et on ne le laisse même pas avoir soif. On dit : "que demander d'autre quand on a l'amour ?". Mais la vie simplement, avec toutes ses aspérités passionnantes. Dans une société bloquée, il y a une première couche de gens qui s'en sortent, comme Aldjéria, mais la liberté qu'ils conquièrent se fait au détriment d'une deuxième couche de gens qui sont eux doublement écrasés. Riyad ne peut que disparaître.
Tewfik Hakem : On a donc bien là une mère possessive ?
Nadir Moknèche : Je n'ai pas dit le contraire. J'ai juste dit qu'Aldjéria n'était pas une mère tyrannique et névrosée.
Tewfik Hakem : La scène la plus troublante du film est celle où Mme Aldjéria voit son "business de prostitution" se retourner contre elle. Au lieu qu'on demande "une fille" comme cela se fait habituellement, on exige "son fils". Elle est perdue notre marraine, accablée, elle ne trouve plus ses mots. Elle erre dans les jardins et on comprend que c'est le début de la fin ...
Nadir Moknèche : C'est peut-être là qu'elle se dévoile totalement. "Tu n'es pas à ça près !" réplique Maître Djaffar. Et bien si, Mme Aldjéria n'est pas prête à "vendre" son fils. Dans Délice Paloma, on rêve aussi de maternité : Shéhérazade en premier. Mme Bellil, dont le mari a été incapable de lui faire un enfant. Et la femme de l'ancien ministre, qui a "toujours rêvé d'avoir un garçon.". La Fleur du Jour est tenue par une mère et son fils.
Tewfik Hakem : Parlons de tes femmes au cinéma ! Le plus souvent, on te qualifie d'Almodóvar algérien, mais Mme Aldjéria pourrait sortir d'une pièce de Tennessee Williams, déambulant dans une nuit d'été avec son peignoir en satin, se servant un verre de whisky avant de monter à la terrasse pour prendre amoureusement son fils dans ses bras. Dans son bureau, elle est un Mike Hammer qui tente d'embobiner ces clients. Pour les dialogues, c'est la tradition du cinéma français : "Il ne faut jamais boire seul, qui boit seul trinque avec le diable." On imagine bien Arletty disant ça. La situation, les personnages, le climat, la lumière rappellent plutôt le cinéma italien avec des références à la peinture et à une culture catholique. Et moi, j'étendrai au cinéma égyptien et même indien avec le travelling coup de foudre Paloma / Riyad. Avec ce troisième film, un style s'affirme, et une question se pose. Quel est ton parcours ? Tes références cinématographiques ?
Nadir Moknèche : Mon premier film, je devais avoir à peine cinq ans, c'était avec mon oncle, un western dans un cinéma de quartier à Belcourt. J'ai dormi tout le long. Je ne me souviens que de la salle, de l'écran… À l'âge de l'école buissonnière, j'allais voir un peu de tout. Je me souviens avoir acheté des places au marché noir, tellement il y avait du monde, pour aller voir Adieu ma Jolie. Jusqu'au début des années 80, il y avait encore pas mal de salles à Alger. Les films étaient uniquement en version française. C'est en arrivant à Paris, que j'ai découvert la version originale et le cinéma dans sa profusion.
Tewfik Hakem : Tu n'es pas venu à Paris pour faire du cinéma ?
Nadir Moknèche : Je voulais partir de la maison, voir ailleurs. Et pour un Algérien, le premier ailleurs reste l'ancienne métropole. J'ai fait quelques années de droit à la faculté de Malakoff, et puis j'ai fini par prendre des cours de théâtre, d'abord dans une école privée, puis à l'école du théâtre national de Chaillot. Et pour sortir de la relation passionnelle du couple franco-algérien, je suis allé à Londres, puis New York, pour suivre deux ans de cours de cinéma à l'université (The New School for Social Research). L'Italie, où je séjourne régulièrement depuis une quinzaine d'années, est une influence importante aussi, source d'une fascination pour la Renaissance et l'Antiquité.
Tewfik Hakem : Ce parcours fait de toi un outsider, tenu par aucune tradition ou style, un être relativement libre. Et justement, c'est ce qui t'avait été reproché par certains critiques algériens : par exemple de filmer des histoires algériennes en français. Personnellement, j'aurais aimé entendre plus de ce savoureux dialecte, ce francarabe qu'on entend dans la bouche du chauffeur de taxi ou de Shéhérazade.
Nadir Moknèche : Tu fais référence à la conférence de presse qui a eu lieu à Alger lors de la sortie de Viva Laldjérie en avril 2004. Ce qui est paradoxal, c'est que ce reproche de tourner en français vient le plus souvent de journalistes francophones. Il est naturel pour moi d'écrire dans cette langue. J'ai appris le Français à l'école algérienne avec des professeurs algériens. Il y a 16 millions d'Algériens qui parlent français, près de 50% de la population. Le français est aussi notre langue. Ce qu'on perd en authenticité en écrivant les dialogues en français, on le gagne en subtilité et en richesse de vocabulaire.
Tewfik Hakem : Cela peut prêter à confusion pour un spectateur complètement étranger à cette histoire, d'autant plus que tes films sont financés en France. Délice Paloma est un film français ou algérien ?
Nadir Moknèche : L'ironie du sort, c'est qu'après les indépendances des pays du Maghreb, Paris est devenu leur capitale culturelle. Pas seulement dans la production cinématographique, mais aussi dans l'édition, la recherche… Mes films me ressemblent, et ressemblent à beaucoup d'entre nous qui sont le fruit de cette histoire franco-algérienne, histoire douloureuse certes, mais c'est notre histoire. Quand tu es à Alger et que tu vas dans une boulangerie pour acheter une baguette ou un mille-feuille, tu ne te poses pas la question de savoir si c'est français ou algérien. Il ne faudrait pas qu'un jour, on veuille arracher les figuiers parce qu'ils auraient été introduits par les phéniciens.
Tewfik Hakem : Tu ne peux pas ne pas prendre en compte la fragilité de l'identité algérienne et la volonté de la reconstruire. L'Algérie a subi, par exemple, plusieurs réformes de l'enseignement. Depuis 1981, le français est enseigné comme une langue étrangère, et l'Algérie ne fait pas partie de la francophonie institutionnelle.
Nadir Moknèche : Les Grecs, en se forçant d'effacer toute empreinte turque, n'ont pas pour autant ressuscité Platon. Ce que je sais, c'est que l'Algérie souffre aujourd'hui de l'échec des tentatives de création autoritaire d'une identité nationale, et que les premières victimes, c'est bien nous.
Tewfik Hakem : Tu as parlé de pénurie d'acteurs en Algérie. Comment s'est déroulé le casting ? Je sais qu'il a eu des annonces partout, dans plusieurs quotidiens arabophones et francophones.
Nadir Moknèche : On a vu plus de mille personnes en casting à Alger. La majorité ne sont pas acteurs. Il y a par contre des personnalités particulières, des présences fortes, a qui l'on a attribué des rôles comme celui de Baya, du Passeur, Sarah la réceptionniste… Et qui donnent des personnages quasi documentaires, reflétant l'Algérie d'aujourd'hui. Il y a eu des gens d'une très grande générosité, comme en témoigne la touchante interprétation de Hafsa Koudil du personnage de Mme Bellil. Aussi quelques acteurs connus : Ahmed Benaïssa (M. Bellil). Pour les rôles de Riyad et Paloma, qui nécessitent une interprétation, qui demandent une évolution du personnage, il a fallu chercher ailleurs.
Tewfik Hakem : J'ai appris au sujet de Nadia Kaci, qu'en France on ne lui donnait jamais de rôles d'Algérienne parce qu'elle est trop blanche. Elle ne peut pas non plus jouer une française, puisqu'elle est algérienne. Dans Délice Paloma, Riyad est interprété par un Maroco-Suédois, Paloma par une Argentine. Il y aussi des acteurs français comme Attica Guedj, Victor Haïm.Tu ne sembles pas t'embarrasser de ce type de considérations.
Nadir Moknèche : Moi, je fais de Nadia Kaci une rousse, et comme j'aime Les Demoiselles de Rochefort, j'accentue son côté Françoise Dorléac. Comme Paradjanov, je profite de la mosaïque humaine que m'offre mon Caucase à moi. Un Algérien ne se résume pas à une couleur de peau. C'est une énergie, une gestuelle, un regard. Daniel Lundh a parfaitement réussi à adopter cette démarche traînante, indolente d'un jeune algérois. La manière d'Aylin Prandi de veiller sur "sa petite fleur" est très fidèle à celle d'une jeune fille de Tipaza, sans parler de sa danse orientale. Il faut juste se donner la peine de s'installer à une terrasse de café algérois, par exemple, et d'observer les gens déambuler.
Tewfik Hakem : Tu parles de Caucase et on sait que les Janissaires, ces soldats esclaves ottomans qui ont gouverné l'Algérie à partir du XVIe siècle, viennent en majorité de cette région du monde. Plusieurs personnages sont liés à l'histoire algérienne : Paloma habite face à un mausolée maure du IVe siècle. Mme Bellil s'accroche à L'Alhambra, "son palais arabe". Les patrons de La Fleur du Jour veillent jalousement sur leur héritage colonial. Mais, parlons d'abord de Riyad et de son père inconnu. La seule chose qu'on sait, c'est qu'il est Italien. Mme Aldjéria s'adresse à la caméra pour nous le dire. Elle même serait une descendante de Janissaires. Ta manière d'aborder la question de l'identité en Algérie, c'est de rendre un hommage aux bâtards ?
Nadir Moknèche : C'est une manière de faire un peu d'histoire. C'est surtout une formidable énergie que veut insuffler Mme Aldjéria à son fils. Quoi de plus valorisant que de savoir que des esclaves, et donc des bâtards, ont été à la tête d'un immense empire. Si inconsciemment Mme Aldjéria rêve de porter la couronne de Caracalla, elle se comporte en réalité comme un Janissaire. Le fonctionnement de la maison est proche de celui d'une caserne. La manière d'enlever Paloma à sa famille, de la faire entrer dans le clan… On est dans la culture du corps de cette garde prétorienne de l'Empire Ottoman. C'est l'amour qui va précipiter la chute. Enfreindre une des règles de l'ordre : le célibat.
Tewfik Hakem : Pour un soldat, Mme Aldjéria n'est pas tout à fait courageuse face à cette femme qui vient lui demander de retrouver son fils disparu. La guerre civile ressurgit dans le film à travers cette mère. Il y aurait eu en Algérie 20 000 disparus selon la Ligue des Droits de l'Homme.
Nadir Moknèche : En détournant le regard, Mme Aldjéria veut oublier. Oublier, pas parce qu'elle ne se sent pas concernée : elle possède la liste des associations des droits de l'homme. Oublier, parce qu'elle sait qu'elle est impuissante. Et c'est cette impuissance qu'on perçoit dans ses yeux.
Tewfik Hakem : Mais pourquoi la mère d'un disparu ?
Nadir Moknèche : Il m'est souvent arrivé de croiser ces femmes devant l'Observatoire Algérien des Droits de l'Homme. Tant qu'il reste une mémoire vivante, un disparu n'est pas tout à fait mort tant que le corps n'a pas été retrouvé. Quelques mois avant le tournage, je suis allé rendre visite à mon vieil oncle qui était au seuil de la mort. La seule chose dont il m'a parlé, et pour la première fois, c'était de vouloir retrouver la tombe de son père, mon grand père. Pendant la guerre d'Algérie, mon grand-père paternel avait été arrêté et conduit dans un camp d'internement. On ne l'a jamais plus revu. On connaît maintenant les pratiques de l'armée française en Algérie. Après son exécution, s'il n'a pas été donné aux chacals, il aura été au mieux enterré dans une fosse commune. On croyait que cet événement était passé, oublié. Non, ça revient plus de 40 ans après.
Tewfik Hakem : Mme Aldjéria a payé sa dette envers la société par trois ans de prison. Mais ce qui est terrible, c'est qu'elle a subi aussi la vengeance populaire, celle des voisins. Si tu parles d'une société plus digne et plus juste, est-ce qu'on n'appellerait pas ça le rêve européen de Mme Aldjéria : ce train qui traverse l'Italie. Donc le rêve de l'Algérien que tu es ?
Nadir Moknèche : Si je suis venu à Paris, ce n'est pas parce que j'avais faim. Ce n'est ni la misère, ni la guerre, qui a fait que j'ai choisi l'Europe. C'est parce que les sociétés occidentales restent plus égalitaires que les nôtres. Qu'il y a eu au Xve siècle cette superbe révolution artistique et intellectuelle qu'on appelle la Renaissance. L'homme se découvre lui-même, il découvre son identité, son visage, son corps, et ce que suppose l'existence d'une conscience unique et individuelle. L'homme devient le centre de l'univers. Il est maître de son destin. Tout comme c'est le désir, conscient ou inconscient, de ces hommes qui tentent de traverser le détroit au risque de leur vie.
Tewfik Hakem : Ce n'est pas pour trouver l'Eldorado ?
Nadir Moknèche : Ils savent très bien que l'Eldorado n'existe pas. La télévision par satellite est partout dans le monde. On a tous vu les récentes émeutes dans les banlieues françaises, ou les violences racistes d'El Ejido en Espagne. Malgré cela, je n'ai jamais rencontré un Algérien me dire qu'il rêve de s'installer en Arabie Saoudite, et pourtant c'est un pays riche et musulman. Riyad sait très bien qu'il ne retrouvera jamais son père. Et Baya sait parfaitement ce qui l'attend.
Tewfik Hakem : Quand je t'entends parler ainsi, un homme au centre du monde, je ne peux pas ne pas penser au film de Pasolini, L'Évangile selon Saint Matthieu, un film dédié à Jean XXIII. Dans Délice Paloma, on apprend la visite de ce pape aux thermes. Et surtout l'apparition de la soeur de Paloma enceinte, qui fait référence à l'apparition de la Vierge dans le film : même décor, même physique d'actrice. Il y a aussi une fresque à la fontaine des thermes représentant Saint Jean Baptiste et unetoile dans le salon d'Aldjéria avec la Sainte Famille. Quel est ton lien à toute cette culture ?
Nadir Moknèche : Je peux aussi te dire qu'il y a dans Délice Paloma d'autres références, entre autres au film de Monteiro, La Comédie de Dieu. Je vois par ta question ce qui semble te troubler en tant qu'Algérien. L'islam est une religion abrahamique qui prend en compte les autres révélations monothéistes. L'univers du catholicisme ne nous est donc pas étranger, ni sa pratique. Dans notre Islam populaire, organisé autour du culte des saints, Jean-Baptiste, Sidi Yahya, a pleinement sa place. Tu parlais de mon style qui s'affirme avec ce film. Je ne sais pas si c'est un style, mais ma passion me pousse à m'emparer de toute forme, tout matériau, qui me paraît nécessaire à la réalisation d'un film. Le cinéma, art populaire, tisse une tapisserie de références culturelles, mythiques, religieuses, qui donnent sens au film. Le spectateur est libre de dénouer et recomposer en puisant dans sa propre existence.
Tewfik Hakem - Dans tous tes films, tu accordes une place importante à la musique, et surtout au raï. Dans Délice Paloma, chaque chanson peut illustrer un personnage, une situation. C'est même une chanson qui déclenche les souvenirs de Mme Aldjéria : "Je pense à toi Paloma".
Nadir Moknèche : Il y a d'abord la musique originale qui est composée en grande partie avant le tournage. Pierre Bastaroli, avec qui je collabore depuis Viva Laldjérie, s'inspire des personnages sur scénario avant de voir les images. Et puis, il y a le raï. Le titre original de la chanson de Paloma est "Je pense à toi, je pense", une chanson de Houari Dauphin, du nom du cabaret oranais où il a débuté. Il raconte sa passion pour une fille particulière, une fille pas comme les autres, un peu comme Paloma. Le nom Paloma vient lui-même d'une chanteuse raï : Fatiha Paloma.
Tewfik Hakem : Pourquoi en particulier le raï ?
Nadir Moknèche : Le mot raï veut dire à la fois avis, opinion et désir. C'est l'expression de l'individualité dans une société où le clan doit l'emporter. Suivre uniquement son raï peut conduire à l'isolement, à se mettre au ban. J'ai commencé à écouter cette musique dans les années 80 avec cette chanson qui disait : "Rejoins-moi dans ma cabane et s'ils te surprennent, je te cacherais sous mon abondante chevelure". Le "ils", ce sont tous ceux qui les empêchent de s'aimer. Il n'y a pas plus fort que le raï pour exprimer cette souffrance du manque d'amour, cette incapacité au bonheur… Actuellement le raï est la seule véritable expression populaire qui traduit sans détour la personnalité algérienne.
Tewfik Hakem : Et qui casse les tabous ! Ce n'est sûrement pas tout à fait anodin, si tu as pris Cheb Rafik dans ton film ?
Nadir Moknèche : Cheb Rafik interprète le répertoire de Cheb Abdou, grande figure du raï grivois. C'est lui qui a lancé en plein milieu des années de violence : "Ma tente est en feu, qu'on ramène les pompiers, la gendarmerie, la protection civile." Sachant que la tente peut être aussi le sexe féminin... Pour moi le raï est plus qu'une musique, c'est une manière d'être, une philosophie de vie. Il faut être un raïman pour s'émouvoir à l'écoute d'un appel à la prière et aussitôt aller boire une bière. C'est ce qui me lie à Biyouna. Être un raïman. Je sais qu'en l'installant au bar et en lui faisant écouter "Mazel kayen l'espoir" (il y a encore de l'espoir), chanson du défunt Hasni, elle va se mettre à pleurer.
Pas besoin de direction d'acteur. |