L'heure zéro - le roman
L’Heure zéro ne figure pas au nombre des romans les plus célèbres d’Agatha Christie, sans doute parce que ni Poirot ni miss Marple, ses limiers de prédilection, n’y officient. Pourtant, il s’agit bien là d’un de ses romans les plus réussis, d’une de ses intrigues les plus machiavéliques ...
Et c’est sans doute justement pour ne pas distraire le lecteur de son intrigue retorse et fort habilement menée qu’elle a choisi pour enquêteur son personnage le plus "neutre", le plus fonctionnel : le superintendant Battle (dans le film : le commissaire Bataille), policier consciencieux et expérimenté qui ne manque ni de finesse ni de sens stratégique, mais à la personnalité nettement moins envahissante que la vieille dame à la langue acérée ou le petit Belge suffisant ...
L’important, en effet, dans L’Heure zéro, c’est la manière dont Agatha Christie réussissait à renouveler son approche du roman policier.
Laissons Treves (dans le film : Maître Trevoz) être son porte-parole : "Quand vous lisez le compte rendu d’un meurtre – ou une œuvre de fiction basée sur une histoire de meurtres – c’est par la relation dudit meurtre que débute d’ordinaire le récit. C’est là une erreur fondamentale. La mécanique criminelle est en marche depuis bien longtemps...", déclare-t-il. Dans la forme la plus classique, la plus épurée du roman d’énigme, l’intrigue s’ouvre sur la découverte d’un cadavre ou sur la perpétration du crime pour enchaîner aussitôt sur l’enquête. L’intérêt de la lecture se concentre immédiatement sur la question "Qui a tué ?" et ses périphériques.
Agatha Christie en a souvent usé ainsi ...
Les acteurs vus par Pascal Thomas
Pour le choix d’un personnage, je m’arrête d’abord à ses yeux. C’est d’ailleurs ce par quoi Rembrandt commençait ses portraits. Je commence toujours par le regard, ensuite viennent le phrasé , la silhouette, l’allure. Et puisque nous parlons d’allure, évoquons tout de suite l’impeccable, la sublime Danielle Darrieux (Camilla Tressilian) qui nous a apporté son incroyable plaisir de jouer, sa grande fantaisie, son passé si riche, sa beauté , sa vitalité. Ce personnage de vieille dame élégante, indigne et opiomane, amusait beaucoup cette non-conformiste absolue qui rend désopilant et aimable le moindre de ses caprices.
Chargée d’une énergie voisine, Laura Smet (Caroline Neuville), l’autre personnage du film avec Danielle Darrieux à être habillé de couleur vive. Le rouge sied à ces pestes ! Ce sont les deux tourbillons du film. Et Laura Smet a la charge délicate de composer le personnage le plus véhément de L’Heure zéro. Elle hurle, elle tempête, elle n’est que désir impétueux et intuition immédiate de son intérêt bien compris. C’était un personnage difficile à composer et elle
s’en sort magnifiquement.
Chiara Mastroianni (Aude Neuville), elle, compose le personnage opposé . Dans le livre, elle est décrite comme un fantôme, qui ne fait qu’intérioriser ses émotions alors que Laura/Caroline ne fait que les extérioriser. Elle est chargée de romantisme, du romantisme noir d’Agatha Christie. Elle a la beauté diaphane d’une femme qui oscille entre les vivants et les morts.
Melvil Poupaud (Guillaume Neuville) campe le parfait jeune premier, avec une allure d’acteur de film policier classique. Il a ce maintien impeccable et une élégance parfaite et rare. Il pourrait appartenir à la même famille de comédiens que Farley Granger.
Alessandra Martines (Marie Adeline) compose une vieille fille malheureuse et frustrée, sacrifiée et tourmentée, qui est passée à côté de la vie qu’elle aurait pu avoir. On imagine la jubilation que peut éprouver une telle comédienne à jouer et réussir en beauté ce genre de contre-emploi.
Clément Thomas (Thomas Rondeau) incarne le voyageur qui revient chez lui, un homme à la fois paisible et agité par une sorte de feu intérieur. C’est un personnage chargé de mystère auquel Clément Thomas apporte son jeu d’une maturité et d’une retenue impressionnantes.
François Morel/commissaire Martin Bataille. Un flic digne d’Agatha Christie, aussi amusant qu’intelligent. Il est le complice du spectateur, il l’accompagne dans ses déductions. Il compose un personnage parfaitement adapté à une comédie policière, proche du Paul Meurisse du Monocle, avec un clin d’œil à Peter Sellers et une bonne dose d’ironie, la sienne. Vania Plemiannikov qui jouait l’amant de Catherine Frot dans La Dilettante, interprète ici l’adjoint et neveu de Bataille, un personnage lunaire qui apporte une
touche naïve à ce duo policier.
J’avais un souvenir époustouflant de Jacques Sereys (Maître Trévoz) dans Doit-on le dire ? de Labiche où il était exceptionnel de drôlerie et de vivacité. Il tient dans L’heure Zéro, le rôle du magistrat qui énonce les règles et les principes du drame qui se joue et qu’il est le premier à pressentir.
Hervé Pierre (Ange Werther) est un grand acteur. Il fait partie de la Comédie-Française, et depuis quelques films, de ma famille de comédiens, ce dont je suis très heureux. Il apporte son invention et son savoir-faire au rôle d’Ange Werther, un personnage poétique et providentiel.
J’avais vu Xavier Thiam (Fred Latimer) dans Ondine de Giraudoux, mis en scène par Jacques Weber, avec Laetitia Casta. C’est un acteur singulier qui personnifie avec finesse un jeune gigolo, ascendant escroc, et bien sûr ami fidèle.
Le couple de domestiques volontairement burlesque est interprété par Paul Minthe (Heurtebise) et Valériane De Villeneuve (Emma). Ce sont deux acteurs "excentriques" sur lesquels repose le soin d’apporter des touches cocasses quand la tension est à son comble et dont je ne peux plus
me séparer tout comme Carmen Durand (Barette) autre "excentrique" qui s’amuse à nous prêter sa silhouette dansante d’ancienne reine de l’opérette. |