Le cinéma suédois des frères Alfredson
Deux frères incarnent le renouveau du cinéma suédois : Tomas Alfredson a raflé plusieurs prix, dont celui du dernier festival de Gérardmer, pour son film de vampires Morse ; son frère aîné Daniel a réalisé les second et troisième volets de Millénium, qui sortiront à la fin de l’année. Entretien croisé.
Daniel, comment vous êtes-vous retrouvé aux commandes de Millénium 2 et 3 ?
Le premier film a demandé beaucoup de travail, et réaliser les deux autres aurait été éprouvant pour Niels Arden Oplev. Ça aurait demandé aussi beaucoup plus de temps, et il fallait que les films se suivent le plus rapidement possible, qu’il n’y ait pas d’intervalle trop long entre les sorties. J’ai simplement pris la suite : les personnages étaient déjà là, les décors aussi, on n’avait plus qu’à poursuivre l’histoire. Millénium 2 et 3 ne forment qu’une seule intrigue, c’est pourquoi il fallait un seul réalisateur et un seul fil directeur pour les deux films.
Comment avez-vous été choisi ?
Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander (sourire) ! Il y a tellement de gens qui prennent les décisions dans un projet comme celui-ci, je ne sais pas qui m’a choisi ; les producteurs ont suggéré plusieurs noms de réalisateurs qui feraient l’affaire, et j’étais parmi eux. J’avais déjà eu l’occasion de travailler avec Niels - et avec certains membres du casting -, nous avons beaucoup discuté ensemble avant qu’il ne commence le tournage du premier volet. Nous étions déjà sur la même longueur d’ondes en termes de casting et de lieux, alors ça n’a pas été trop difficile de prendre la suite.
Y’a-t-il eu des difficultés inattendues ?
Pendant un tournage, vous êtes préparé à rencontrer toutes sortes de difficultés, ça fait partie du boulot. Tourner en Suède implique de prendre en compte la météo, la neige, le froid, il faut le prévoir. Mais tout s’est bien passé pour nous. Le second sortira en Suède en septembre, et le troisième fin novembre, début décembre.
Tomas, étiez-vous jaloux de Daniel ?
Tomas : On nous le demande souvent parce qu’on est frères, mais vous savez, Daniel et moi avons eu tous deux du succès dans nos travaux respectifs, alors ça n’a jamais été un problème entre nous. Je suis heureux du succès de Millénium : chaque succès dans ce pays est un succès pour tout le monde ici, c’est si rare qu’un film suédois soit exporté à l’échelle mondiale.
Vous avez grandi dans le cinéma grâce à votre père, Hans, réalisateur
Tomas : Oui, et acteur et écrivain. Il était très célèbre en son temps en Suède. Daniel et moi avons grandi dans cet univers, nous n’avons jamais couru après la célébrité, nous avons pris le temps d’aborder cette carrière avec calme et méthode.
Que vous faisait-il regarder comme films ?
Daniel Alfredson : Nous allions très souvent au cinéma, même si les jeunes d’aujourd’hui en voient encore plus grâce au DVD.
Tomas : Pendant les vacances, notre père avait un studio à quelques centaines de mètres de notre maison de campagne. Il travaillait tout le temps ; nous avons donc été très tôt familiers avec la fabrication d’un film, c’était notre université. Daniel et moi avons tâté des différents métiers d’un tournage, l’éclairage, le son… On regardait les films de notre père, surtout des comédies, mais aussi les films tirés des livres d’Astrid Lindgren dans les années 70. Nous en avons d’ailleurs réalisé un à notre tour plus tard
Vous avez surtout travaillé dans la télévision
Daniel Alfredson : Oui, il faut se souvenir que la Suède est un petit pays, et ici, l’industrie du film et de la télévision sont étroitement liés, ils fonctionnent de pair. En Suède, il vaut donc mieux travailler sur les deux, télé et cinéma, pour pouvoir en vivre.
Tomas : ce qui est très bien comme ça, car vous pouvez poursuivre votre carrière en continu, avoir du travail tout le temps. J’ai un collègue au Royaume-Uni qui doit attendre plusieurs mois avant d’être appelé sur un projet… Et il se retrouve avec un CV très court, alors qu’il est très compétent. Daniel et moi pouvons sauter d’un genre à l’autre, d’un média à l’autre.
En particulier de nos jours, où la culture suédoise s’exporte de plus en plus ; Tomas, vous avez traversé les frontières avec Morse, et vous Daniel, vous poursuivez le premier blockbuster suédois
Daniel Alfredson : Oui, c’est le premier vrai gros succès commercial suédois.
Tomas : Mais savez-vous quel est le film suédois qui s’est le mieux exporté ? C’est I am curious (yellow), un film semi-pornographique de 1967, un immense succès ! il y a même eu des éditions spéciales pour le marché américain… Suivent Fanny et Alexandre, d’Ingmar Bergman, puis mon Morse. Je pense qu’on n’a pas encore compté tous les tickets vendus pour Millénium ; quand ce sera fait, ce sera officiellement le plus grand succès suédois. Je ne sais pas combien de tickets Bergman a vendus dans le monde, mais son public était plus réduit.
Avant, quand on évoquait le cinéma suédois, on ne pouvait citer que Bergman… Aujourd’hui, la production semble moins psychologique, à la Bergman, et plus centrée autour des problèmes de la société
Tomas : Bergman est toujours considéré comme « bourgeois » (en français dans le texte) ici ; en fait, pour les Suédois, il n’est pas du tout considéré comme suédois ! Il a grandi dans ce quartier très fermé, ses références sont très élitistes, et seule l’élite se réfère à lui.
Quelles seraient les pierres angulaires du cinéma suédois, alors ?
Tomas : L’un des plus grands, et des plus oubliés aussi, serait Olle Hellbom, qui a adapté les Fifi Brindacier d’Astrid Lindgren. Son influence a été considérable, il a dépeint la Suède avec des couleurs particulières, qui sont restées. Et Lasse Hallström, qui a réalisé My life as a dog en 1985, un film fantastique, très suédois à mon sens.
Daniel Alfredson : Je suis d’accord. Je citerais aussi le film Elvira Madigan, pour lequel l’actrice, Pia Degermark, a reçu la palme de la meilleure actrice à Cannes en 1967. Et L’Homme sur le toit, basé sur un polar très célèbre de Maj Sjöwall et de Per Wahlöö, en 1976.
Trouvez-vous qu’il y a des liens forts entre littérature et cinéma ici ?
Daniel Alfredson : De plus en plus, parce qu’il est très difficile de promouvoir un film, alors que si vous adaptez un roman déjà célèbre, c’est mieux. En France, vous ne vous seriez pas autant intéressés au film Millénium s’il n’y avait eu le roman avant
Tomas : C’est typique de l’industrie du film aujourd’hui : les producteurs ont peur de perdre leur argent, et tout ce qui peut les rassurer est bon à prendre. Mieux vaut se baser sur un roman à succès, donc, que sur une histoire originale pour proposer un scénario. C’est un peu triste, surtout pour les auteurs, mais c’est aussi compréhensible. On dit qu’on a les politiciens qu’on mérite ? Eh bien, on peut aussi l’appliquer à la création. Il existe beaucoup de bons scénaristes et réalisateurs ici, mais notre marché est réduit.
Source : www.metrofrance.com
Toute la filmographie de Daniel Alfredson en tant que :
|