Désir de la fin de tout
Le journaliste Nils Thorsen, auteur de Le Génie – vie, films et phobies de Lars Von Trier, s’est entretenu au mois de mars avec Lars Von Trier, alors que celui-ci mettait la dernière touche à Melancholia.
Autant le dire tout de suite : à la fin du film de Lars Von Trier, Melancholia, tout le monde meurt. Non seulement les invités du grand mariage qui a lieu en première partie du film, mais aussi la vie sur Terre. Dans le monde qu’évoque le réalisateur danois, nous sommes absolument seuls dans l’univers, et ce qui s’achève lors de la collision de notre planète avec Melancholia, c’est la vie en tant que telle.
Comme le fait remarquer Lars Von Trier avec son humour noir typique : "D’une certaine façon, le film a une fin heureuse."
Le germe de Melancholia
Nous suivons deux sœurs jusqu’à la dernière extrémité. Justine la mélancolique, interprétée par Kirsten Dunst, qui a du mal à trouver sa place dans le monde et ne se sent à l’aise que lorsque celui-ci approche de la fin, alors que sa grande sœur, Claire, interprétée par Charlotte Gainsbourg, se trouve très bien sur la Terre et a du mal à lui dire adieu.
"Justine est très proche de moi, de mes expériences avec les prophéties de fin du monde et la dépression, alors que Claire est censée être une personne... normale", dit Lars Von Trier dans un éclat de rire.
"Mon analyste m’a dit que dans les situations catastrophiques, les mélancoliques gardaient plus la tête sur les épaules que les gens ordinaires, en partie parce qu’ils peuvent dire : 'Qu’est-ce que je t’avais dit ?' Mais aussi parce qu’ils n’ont rien à perdre."
C’est ça le germe de Melancholia. À partir de là, les choses se sont accélérées. Moins d’un an après, le script était écrit, les acteurs choisis, et l’équipe en tournage.
A la limite de la plastique
"Je suis passé par un sale moment pendant Antichrist" dit-il. "Je me suis bien plus amusé à faire ce film, j’étais beaucoup plus présent."
Dans Melancholia, il se confronte à la mélancolie, plus qu’aux cataclysmes. Bien que l’impulsion vienne de sa dépression, l’idée a pris corps au cours d’une conversation et d’un échange de lettres avec l’actrice Penelope Cruz, qui voulait faire un film avec lui. Elle lui a parlé de sa fascination pour la pièce du dramaturge français Jean Genet, Les Bonnes, dans laquelle deux bonnes tuent leur patronne.
" 'Je ne fais jamais rien qui ne soit élaboré par moi', lui ai-je dit. J’ai donc tenté d’écrire quelque chose pour elle. En fait, le film s’inspire des deux bonnes, que j’ai transformées en sœurs. Penelope sait monter à cheval, j’ai utilisé ça aussi."
Le titre a un rapport direct avec sa dépression. Mais c’est grâce à un documentaire qu’il a découvert que la planète de la mélancolie était Saturne, puis il est tombé sur une page web qui parlait des collisions cosmiques.
Melancholia débute comme Antichrist par une ouverture. Dans une succession de séquences et de photos sur une musique de Wagner (l’ouverture de Tristan et Iseult), nous découvrons les visions merveilleuses de Justine sur la fin du monde, ainsi que les images dramatiques de la collision cosmique.
"J’ai toujours aimé l’idée de l’ouverture, le fait de commencer par quelques thèmes. J’ai imaginé à partir d’effets spéciaux ce qui se produirait lors d’une telle collision, alors que l’intrigue se borne à ébaucher le désastre en gros plans. J’ai trouvé amusant de sortir les images du contexte et de commencer par elles. Ça nous débarrasse d’un seul coup de l’aspect esthétique", ajoute- t-il dans un sourire.
Quel genre d’esthétique vouliez-vous pour ce film ?
"J’aime le choc entre ce qui est romantique, grandiose, stylisé, et une certaine forme de réalité. La majeure partie du film a été réalisée caméra à l’épaule. Mais le problème, c’est que nous avons tourné dans un magnifique château en Suède. Si vous ajoutez à ça le mariage avec les invités en tenue de soirée, ça peut difficilement ne pas devenir... beau", sourit-il.
Et ce n’était pas votre intention ?
"C’est dur d’introduire un peu de laideur. Je pense que le film est à la limite de la plastique."
Les rituels vides de la réalité
Après le ballet initial de la fin du monde, le film se divise en deux parties. La première s’intitule Justine et traite de la sœur mélancolique et de son mariage. L’autre s’intitule Claire et couvre le compte à rebours jusqu’à la fin.
Comme dit le réalisateur : "Si tout doit partir en fumée, il faut que ça démarre bien."
Justine la mélancolique est résolue à devenir normale, explique-t-il. Elle veut donc se marier. "Elle veut en finir avec l’absurdité, l’angoisse, le doute. Voilà pourquoi elle veut un vrai mariage. Tout va bien jusqu’au moment où elle n’arrive plus à se confronter à ses propres exigences."
"Il y a une réplique récurrente, 'Tu es heureuse ?' Elle se doit de l’être. Sinon, le mariage n’a aucun sens. Tu dois être heureuse immédiatement ! Tout le monde essaie de la faire redescendre sur terre, mais elle n’a pas vraiment envie de participer."
Dans le film, elle semble incapable de s’impliquer. Est-ce qu’elle prend la situation au sérieux ?
"Elle ne prend pas le mariage au sérieux. Au début, elle joue avec ça, et comme elle a l’impression de maîtriser les choses, elle peut s’en amuser. Mais la mélancolie ressurgit. Et quand la nuit de noces arrive, elle ne peut tout simplement pas y faire face."
Elle semble ailleurs – où est-elle, mentalement ?
"D’après moi, elle rêve de naufrages et de mort soudaine, comme l’a écrit Tom Kristensen [poète danois]. Et elle va les avoir. D’une certaine façon, elle réussit à tirer cette planète de derrière le soleil et à s’abandonner à elle."
Quand on rêve de naufrages et de mort soudaine, c’est sûrement parce que ça semble plus réel que notre drôle de monde ?
"Je crois que c’est juste. En réalité, elle est en proie au doute, et lorsqu’elle assiste au mariage qu’elle s’est imposé à elle-même, elle est saisie par ce doute."
Doute à propos de quoi ?
"Est-ce que ça en vaut la peine ? Un mariage est un rituel. Mais y a-t-il quelque chose au-delà du rituel ? Non. Pas pour elle."
"Nous, les mélancoliques, n’apprécions pas les rituels, et c’est bien dommage. Moi-même, j’ai du mal dans les soirées. Peut-être les mélancoliques mettent-ils la barre plus haut que quelques bières, un peu de musique et pire encore, des guirlandes multicolores. Tout ça sonne tellement faux ! Si les rituels sonnent faux, et s’ils ne valent rien, alors cela peut s’appliquer à tout le reste."
Je suppose que c’est la façon de voir du mélancolique – tout est creux ?
"S’il y a une valeur derrière le rituel, tout va bien. C’est comme un film. Il faut qu’il y ait quelque chose dans un film. L’intrigue est le rituel qui nous mène au contenu. S’il y a quelque chose à l’intérieur du film, je peux être touché. Mais si le rituel est vide, si je n’ai plus de plaisir à recevoir des cadeaux de Noël ou à voir la joie des enfants, tout le rituel consistant à traîner un arbre dans le salon devient vide."
Donc, d’une certaine façon, c’est l’éternelle question du mélancolique : est-ce que tout est creux ?
"C’est ce que Justine ressent à chaque fois qu’elle observe ce foutu mariage. Elle s’est soumise à un rituel sans signification."
Et les autres ne ressentent pas la même chose ?
"Les autres, ça ne les dérange pas. Ils se bornent à aller et venir, ils trouvent le rituel agréable."
Le désir de réalité
Justine n’est pas simplement nostalgique. Elle a un désir de pathos et de drame, explique Lars Von Trier.
"Elle aspire à quelque chose qui ait une vraie valeur. Et les vraies valeurs impliquent de la souffrance. Au bout du compte, nous avons tendance à voir la mélancolie comme plus vraie. Nous préférons la musique et l’art qui contiennent une pointe de mélancolie. La mélancolie en elle-même est une valeur. Un amour malheureux et non partagé semble plus romantique qu’un amour heureux."
Mais pourquoi le mélancolique rêve-t-il de naufrages et de mort soudaine ?
"Parce que c’est vrai. Le désir est vrai. Il se peut qu’il n’y ait aucune vérité à désirer, mais le désir lui-même est vrai. Tout comme la douleur. Nous la ressentons à l’intérieur de nous. Elle est réelle."
Que ressentez-vous personnellement à l’idée que le monde pourrait avoir une fin ?
"Si ça pouvait arriver en un instant, l’idée me plaît. Comme dit Justine : la vie est mauvaise, non ? La vie est une idée pernicieuse. La création a peut-être amusé Dieu, mais il n’a pas vraiment réfléchi aux choses", dit en riant le réalisateur.
"Donc si le monde s’arrêtait et que toute souffrance et tout désir disparaissaient en un clin d’œil, je serais prêt à appuyer moi- même sur le bouton. A condition que personne ne souffre."
Y a-t-il plus de souffrance ou plus de joie dans la vie ?
"Plus de souffrance, bien sûr ! évidemment, on peut répliquer : l’orgasme. Oui, c’est pas mal. Mais je crois qu’il y a beaucoup plus de souffrance et de douleur, que de plaisir."
Le mariage est la dernière tentative de Justine pour revenir dans la vie, au lieu de s’en extraire par le désir.
"Elle se dit : maintenant je vais me forcer à accomplir les rituels, peut-être qu’il en sortira une certaine vérité. Quand vous avez surmonté une dépression, vous êtes forcé d’établir des rituels. Faire une promenade de cinq minutes, par exemple. En accomplissant les mouvements mécaniquement, les rituels finissent par acquérir une certaine signification."
Conformément à la devise : fais semblant, le reste suivra ?
"C’est ce qu’elle essaye de faire. Mais ses aspirations sont trop grandes et son désir de vérité trop colossal. Je crois que c’est valable pour les mélancoliques en général. Nous avons une grande exigence de vérité."
Le désir est-il l’aspect le plus important de Melancholia ?
"Je trouve que les mots vont bien ensemble. Une aspiration mélancolique doit être aussi émotive que possible. Cela évoque l’image des loups hurlant à la lune."
Les loups hurlent quoi ? "Viens me prendre" ?
"Oui, parce que j’ai une place quelque part", rit-il. "C’est pour ça que Justine hurle à cette planète : 'Viens me prendre'. Et elle se fait dévorer. Ce qui est poignant, ce n’est pas seulement la collision entre deux planètes, mais le fait que Melancholia dévore la Terre."
Est-ce cela son désir : être dévorée ?
"Oui", rit-il. "C’est donc une fin heureuse, après tout."
Seuls dans l’univers
"Dans le film, les sœurs évoquent le fait qu’on est seuls dans l’univers. Pour moi, ça fait une grande différence. Que la vie disparaisse de la Terre est une chose, mais s’il y a des cellules ailleurs, on a quelque chose sur quoi rebâtir. Alors que si nous sommes seuls, c’est la fin de tout."
Donc ce ne serait pas un vrai naufrage ni une vraie mort soudaine si tout ne disparaissait pas ?
"Non. Et c’est une pensée effrayante. Glaçante. Quand vous regardez des images de l’espace, vous avez des frissons. Vous sentez bien que nous sommes affreusement seuls et vous avez du mal à imaginer qu’il n’y ait pas de vie ailleurs. Mais Justine en est convaincue."
Dans la deuxième partie du film, alors que la planète approche de la Terre, c’est soudain la grande sœur, Claire, qui s’effondre. Alors que Justine devient de plus en plus calme. Le mari de Claire, interprété par Kiefer Sutherland, est un personnage récurrent de Lars Von Trier : l’homme rationnel qui étudie les choses et croit pouvoir tout expliquer, en l’occurrence pourquoi Melancholia n’entrera pas en collision avec la Terre.
"Il rassure sa femme tout au long du film, puis soudainement, il s’arrête. Et là, elle est... seule", sourit-il.
"Finalement, les sœurs ne sont pas si différentes que ça. Elles partagent la même mère cinglée qui a renoncé à tout ce merdier, ce qui l’a rendue amère. Elle n’aspire plus à rien. Si bien que Claire a toujours dû être une mère pour sa petite sœur, et quand vous prenez soin des autres, vous devez être fort."
Pourquoi Claire s’effondre-t-elle lorsque la planète approche ?
"Elle a quelque chose à perdre. Entre autres, un enfant. Elle ne désire rien et elle apprécie ce qu’elle vit. Alors que Justine n’a rien à perdre. C’est une mélancolique. Nous, les mélancoliques, désirons sans cesse, et quand vous désirez, vous n’avez rien à perdre, puisque vous n’avez rien."
Donc si vous appréciez ce que vous avez, vous êtes exposé ?
"Oui. Les mélancoliques passent avec légèreté sur tout. Peut-être est-ce un moyen de survivre. Nous n’avons pas à faire le deuil des choses que nous perdons", dit-il en ajoutant avec un petit rire : "Mais globalement, elles sont très désagréables l’une avec l’autre. Mes personnages le sont, en général. Ils se déçoivent mutuellement."
Je perçois la relation entre les deux sœurs comme très tendre.
"Oui, à la fin. Je pense que là, elles se retrouvent. C’est aussi ce qui évoque une fin heureuse. Le fait que les contraires fusionnent. Elles ont des façons de réagir différentes, bien sûr. Mais elles étaient deux et ne font plus qu’un."
Le dernier film du monde
Avant le début du tournage, Penelope Cruz s’est désistée à cause d’autres engagements et Kirsten Dunst a eu le rôle principal à sa place. "Notre collaboration a été une agréable surprise" dit Lars Von Trier.
"Je trouve que c’est une sacrée actrice. Elle est beaucoup plus nuancée que je ne le pensais et elle a l’avantage d’avoir eu une dépression. Tous les gens sensés en ont eu une."
"Elle m’a beaucoup aidé. Elle avait pris des photos d’elle-même dans cette situation, et j’ai donc pu voir à quoi elle ressemblait. À quel point elle était présente et souriante, mais avec un regard totalement absent. Elle fait ça très bien."
Si vous demandez à Lars Von Trier ce qu’il pense de son film, il est plus difficile d’obtenir une réponse.
"Quand je le vois, je suis content. Mais je l’ai vu tellement de fois que je n’arrive plus vraiment à le voir."
"Charlotte Gainsbourg m’a dit une chose qui m’a fait très plaisir : 'C’est un film bizarre.' " Il rit. "C’était adorable, parce que j’avais peur que le 'bizarre' fasse un peu défaut."
Quelle est votre inquiétude à ce sujet ?
"Eh bien, j’ai peur qu’il ne soit devenu trop 'agréable'. J’aime le côté romantique. Le pathos. Mais c’est affreusement proche de 'agréable'. Exactement comme lorsque vous vous complaisez dans le romantisme avec Wagner. Quand est-ce que ça devient tout simplement... trivial ?"
Il n’est pas interdit que ce soit indécemment agréable, je suppose ?
"Non, à condition qu’il y ait une idée. J’avais une merveilleuse sensation de rugosité avec Antichrist. Je ne l’ai pas avec Melancholia. Je voulais que ce soit parfait en quelque sorte. J’espère que les gens trouveront quelque chose derrière le vernis, en cherchant bien. Mais ce sera plus difficile à déceler qu’avec Antichrist, parce que la surface est tellement polie."
Avec Antichrist on ne pouvait pas faire autrement que de s’engouffrer dans les brèches ?
"C’est ce que je veux dire. Dans ce film, vous pouvez patiner sur la surface polie. Le style est poli, mais sous la surface lisse, il y a du contenu. Pour y arriver, il faut voir au-delà du vernis."
"La pire chose serait de dire comme Nordisk Film [société de production et de distribution, qui a investi dans ce film] : Il y a de belles images. Ça m’a détruit. Parce que si je fais un film que Nordisk Film aime, j’arrête demain !"
Est-ce que ça n’aide pas de détruire le monde ?
"Je l’espère. Au moins, la planète qui approche fournit un suspense fondamental. Le suspense peut difficilement être plus fort lorsqu’on sait qu’une planète dix fois plus grande que la nôtre approche et qu’elle va entrer en collision avec nous. Je suppose que ça empêche le public de sortir à la moitié du film."
"En sortant de la projection, Thomas Vinterberg a dit une chose très sensée" et il poursuit dans un éclat de rire : "Comment faire un film après ça ?"